Une crosse de Limoges à Amiens ?

La crosse de Saint Michel (fig. 1), fut découverte dans la chapelle Sainte Marguerite de la cathédrale d’Amiens, à l’intérieur du tombeau de Guillaume de Mâcon, évêque d’Amiens de 1278 à 1308. La crosse a donc une vocation « funéraire » puisqu’elle fut enterrée avec son dernier possesseur. Elle fut réalisée à Limoges aux alentours de la première décennie du XIIIe siècle. Ainsi, entre 1210 et 1308 (correspondant à la mort de l’évêque Guillaume de Mâcon), la crosse sera portée par plusieurs ecclésiastes, avant d’être enterrée, peut être parce que l’objet était passé de mode.

Limoges, vers 1200 – 1210, Crosse de saint Michel terrassant le dragon, cuivre doré, émail champlevé et incrustations, collection du Musée de Picardie,  no inv. M.P.992.4.13. – ©photo Irwin Leullier / Musée de Picardie

Mais tout d’abord, qu’est ce qu’une crosse ? La crosse est un bâton orné d’une volute qui est l’un des attributs liturgiques et symboliques des abbés, évêques et papes au même titre que la mitre, par exemple. Sa forme, proviendrait des houlettes de bergers. Si ces derniers rassemblent leurs troupeaux et guident les brebis égarées, les abbés ou évêques conduisent les fidèles dans le droit chemin.

La crosse en tant qu’attribut liturgique naît au IVe siècle, toutefois, sa forme évoluera. Elle sera en forme de Tau, puis deviendra figurée autour du IXe siècle. C’est la verge d’Aaron (faisant référence à un miracle de l’Ancien Testament) qui servi comme première illustration figurée pour les crosses (fig. 2). Plus tard, des scènes historiées comme l’Annonciation (fig. 3) décorèrent la volute de la crosse. C’est cependant la scène de Saint Michel terrassant le Dragon qui prédomine.

Un certain parallèle peut ainsi être effectué entre l’iconographie de notre objet et le rôle de son porteur. En effet, dans cette scène de l’Apocalypse, l’archange Saint Michel terrasse le démon, représenté le plus communément sous la forme d’un dragon. L’une des tâches que doit accomplir l’abbé ou l’évêque est de dissiper les craintes et les doutes que peuvent connaître les fidèles. Ainsi, le décor de la crosse renforce la symbolique de l’objet.

Crosse à Palemette-fleur, Limoges vers 1175-1185, Poitiers, musée Sainte Croix.

Image prise de l’ouvrage L’œuvre de Limoges, Émaux limousins du Moyen Âge, Catalogue de l’exposition à Paris, Musée du Louvre, 23 octobre 1995-22 janvier 1996 et au New York, The Metropolitan museum of art, 4 mars-16 juin 1996, Paris, Réunion des musées nationaux, 1995.

Crosse de Bertrand de Malsang, Limoges vers 1210-1220, Paris, Musée du Louvre

Image prise de l’ouvrage L’œuvre de Limoges, Émaux limousins du Moyen Âge, Catalogue de l’exposition à Paris, Musée du Louvre, 23 octobre 1995-22 janvier 1996 et au New York, The Metropolitan museum of art, 4 mars-16 juin 1996, Paris, Réunion des musées nationaux, 1995

À noter que le décor sur le thème de Saint Michel terrassant le dragon ne s’arrête pas à la ciselure au centre de la volute. La volute elle-même est construite comme le corps d’un dragon, l’émail faisant ressortir les écailles du lézard. Le nœud reliant la volute à la douille, est ajouré et comprend lui aussi des motifs de lézards entremêlés. Pour finir, la douille cylindrique et creuse (permettant de placer le bâton de la crosse) était à l’origine décorée de trois petits reptiles aux épines dorsales en turquoise. Il n’en reste qu’un seul aujourd’hui, néanmoins, sur les quarante-six crosses de Limoges dédiées au combat entre l’archange et le dragon, certaines sont intactes et présentent bien trois lézards sur leur douille. (Sur les trois cents crosses de Limoges recensées par Marquet de Vasselot, quarante-six comportent des décors de Saint Michel.).

Ce genre d’ornement se retrouve dans l’enluminure : en effet les lettrines de chaque début de paragraphe sont décorées de manière à ce que chaque branche ou partie de la lettre serve de support pour un décor (fig. 4).

Lettrine C, le roi Salomon , extrait de la Seconde Bible de Saint-Martial de Limoges. BNF, Paris, Lat. fol. 102

Source : Wikipédia

Un mot enfin sur le contexte de création de l’objet. Il fut réalisé au XIIIe siècle à Limoges, période correspondant à l’apogée de la production d’orfèvrerie et d’enluminure de l’Abbatiale Saint-Martial de Limoges. En effet, l’abbatiale est située sur un des points de passage des chemins de pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. En tant que grand point de passage des pèlerins, des productions d’objets liturgiques comme des croix, des pyxides, des châsses ou encore des crosses comme la nôtre, furent très abondantes.

La composition et la technique de production de l’objet est très caractéristique de l’art de Limoges. Le matériau de base est le cuivre, provenant de la carrière d’Ambazac à 20 kilomètres au nord de la ville. Ainsi, le matériau principal est peu cher, léger et facile d’accès. Le cuivre est recouvert d’or que l’on va ensuite ciseler pour créer les décors historiés dans la volute ou encore pour le nœud ajouré. Pour finir, la technique champlevée, qui consiste à tailler dans l’épaisseur du cuivre des petites cavités pour recevoir l’émail, est une des spécialités de Limoges. La production du site étant peu coûteuse, elle a connu un grand succès et a été exportée jusqu’en dehors de la France. De plus, si aujourd’hui on retrouve autant d’objets de Limoges, c’est justement grâce à leur composition : Puisqu’ils sont composés de divers métaux, et non pas d’or pur, les hommes n’ont pas cherché à les fondre lors des différentes révolutions et guerres qu’a connues la France.

En conclusion, la crosse de Saint Michel terrassant le Dragon exposée au musée d’Amiens, est loin d’être unique, puisqu’elle est le résultat d’une production en série. Néanmoins, la pièce reste très intéressante, comme témoin d’un savoir-faire local, et porteur d’une iconographie et symbolique importantes.

Marjolaine David

UPJV – L3 Histoire de l’Art

Bibliographie :

Marcel Jérôme RIGOLLOT, Essai historique sur les arts du dessin en Picardie, Amiens, Société des antiquaires de Picardie, 1840.

Marquet de VASSELOT, Les croix limousines du XIIIe siècle, Paris, Firmin-Didot et cie, 1941.

Colette LAMY-LASSALLE, Les représentations du combat de l’Archange en France au début du Moyen Âge, Paris, Lethielleux, 1971.

L’œuvre de Limoges, Émaux limousins du Moyen Âge, Catalogue de l’exposition à Paris, Musée du Louvre, 23 octobre 1995-22 janvier 1996 et au New York, The Metropolitan museum of art, 4 mars-16 juin 1996, Paris, Réunion des musées nationaux, 1995.

Sous la direction de Daniel GABORT-CHOPIN et Frédéric TIXIER, L’œuvre de Limoges et sa diffusion, INHA, Rennes 2011.

Dossier de l’œuvre, par Catherine RENAUX et Jean-Lou LEGUAY. Consulté aux archives du Musée de Picardie d’Amiens, département art médiévaux, le 6 et 20 mars 2014.

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