Lady MacBeth – C.L.L Müller (1/3)

A. L’oeuvre et sa réception

L’exposition «  Tempêtes et Passions », présentée dans le grand salon du Musée de Picardie jusqu’au 7 mars 2015, permet de découvrir une œuvre qui n’avait plus été présentée au public depuis sa restauration en 1998 : Lady Macbeth, de Charles-Louis-Lucien Müller (1815-1892). Cette œuvre réalisée pour le Salon de 1849 avait pourtant connu un grand succès à l’époque, et fut d’ailleurs l’un des plus chers tableaux que l’Etat acheta alors.

Charles Louis Muller - Lady MacbethCharles Louis Lucien Müller, Lady MacBeth, 1849, huile sur toile, 250 x 270 cm, Amiens, Musée de Picardie

Source image :www.spectacles-selection.com

L’artiste représente ici la célèbre scène de l’acte V de l’œuvre de Shakespeare, quand Lady MacBeth se lève dans son sommeil, prise de somnambulisme, croyant voir devant elle le roi d’Ecosse, Duncan, que son époux a assassiné sur ses conseils afin de prendre sa place. Elle se défend à haute voix de son crime, inconsciente de la présence de son médecin et de sa suivante.

Afin de traiter ce thème de la démence, Müller a choisi de s’inspirer de la tragédienne Elisabeth Rachel Félix, dite Rachel (1821-1858), très célèbre au XIXe pour avoir, par son jeu, remis à la mode les tragédies classiques d’auteurs comme Corneille, Racine ou Voltaire. Si l’actrice n’a pourtant jamais interprété le personnage de Shakespeare, son talent de tragédienne était tel qu’il inspira notre artiste pour créer sa Lady Macbeth. Il nous a d’ailleurs laissé plusieurs dessins et œuvres peintes montrant son travail sur les attitudes scèniques de Rachel en Lady MacBeth (on ignore cependant si l’actrice posa pour lui). Quoiqu’il en soit, c’est bien Rachel qui nous fixe dans ce tableau, et semble s’avancer vers nous.

Muller_-_Rachel

Charles Louis Lucien Müller, Rachel dans Lady Macbeth, vers 1849, huile sur toile, 130 x 92 cm, Paris, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

Source image : La Tribune de l’Art

etudes pour la figure de rachel en lady macbethCharles Louis Lucien Müller, Étude pour la figure de Rachel en Lady Macbeth, vers 1849, mine de plomb sur papier, 34 x 51.1 cm, Paris, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

Source image : Réunion des Musées Nationaux

Cette œuvre connut lors de sa présentation au Salon un grand succès ; Théophile Gauthier, dans le journal La Presse (numéro d’août 1849) considéra qu’il s’agissait d’un des deux tableaux (avec La Peste d’Elliant de Duveau) « qui {fixait] le plus généralement l’attention des visiteurs », et que Müller était « un de nos artistes qui manient le plus habilement le pinceau ». Le peintre connut lui aussi une fortune professionnelle dans la suite de sa carrière, recevant la Légion d’Honneur la même année, puis le titre d’officier l’année suivante ; recevant de nombreuses commandes, comme le plafond du salon Denon au Louvre, commandé par Napoléon III en 1864, il fut fait membre de l’Institut de France, et sera le directeur de la Manufacture des Gobelins par la suite. Son talent froid et correct qui était apprécié du public de l’époque parce qu’il ne froissait pas la tradition, explique probablement pourquoi il a été assez largement ignoré au cours d’un XXe siècle qui faisait de l’originalité un critère artistique décisif.

ME0000057897_3Charles Louis Lucien Müller, Plafond du Salon Denon du Louvre, 1864-1866, peinture sur plafond, Paris, Louvre

Source image : insecula.com

Pourtant cette stature avait créé la polémique lors de la présentation de l’œuvre, les académiques considérant que la Lady MacBeth de Müller était trop grande, trop imposante, et qu’il était inapproprié qu’elle occupât la moitié du tableau ; que le peintre n’avait pas compris le personnage de Shakespeare, à la nature frêle et délicate. Ses mains notamment, que Müller s’était tant attaché à travailler afin de rendre visible le texte du dramaturge anglais, avaient attiré l’attention et furent jugées trop nerveuses, pour une reine qui, selon certains critiques, comme Lagevais (cf. dossier d’œuvre Musée de Picardie), aurait dû savoir garder son sang-froid, même en pleine crise de somnambulisme. C’est au contraire un personnage tiraillé que l’artiste nous propose : les cheveux défaits, le visage tourmenté, les yeux exorbités, la tête s’enfonçant dans les épaules, la robe tombant sur le bras, Lady MacBeth est effrayante et effrayée. Elle s’avance vers le spectateur, le fixant, l’intégrant dans l’œuvre en le positionnant là où devrait se trouver le fantôme de Duncan que la reine hallucine. Le médecin et la suivante, à gauche dans l’ombre, nous encouragent à nous focaliser sur elle par leurs attitudes et leurs regards : tous deux la fixent, le premier avec un geste appelant au silence, pour mieux entendre les révélations qui nous sont faites, la seconde se reculant apeurée, pointant sa maîtresse d’un doigt accusateur.

13-516342Charles Louis Lucien Müller, Lady Macbeth, première moitié du XIXe siècle, huile sur toile, 38 x 29 cm, Ajaccio, Palais Fesch, Musée des Beaux-Arts

Source image : Réunion des Musées Nationaux

 

études des mains pour lady macbethCharles Louis Lucien Müller, Etude : les mains de Rachel en Lady Macbeth, vers 1849, fusain sur papier, 12 x 24.6 cm, Paris, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

Source image : Réunion des Musées Nationaux

A suivre : B. Analyse (1) : une interprétation religieuse.

Thérèse Kempf (UPJV – L2 Histoire de l’Art) & S.F.

Pour en savoir plus :

Exposition des dessins de Charles-Louis Müller acquis par le Louvre

Rachel (1821-1858). Une vie pour le théâtre

Guichet du savoir – Charles Louis Lucien Müller

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