Lady Godiva – J.J. Lefebvre

Jusqu’où une œuvre peut-elle être contradictoire ? Comment une peinture peut-elle offrir un message à la fois vertueux et également présenter une vision malsaine, en encourageant tout spectateur à succomber à la tentation ? C’est le pari fou que s’est lancé le peintre académicien Jules Joseph Lefebvre (1834-1912) lorsqu’il a composé le tableau de Lady Godiva en 1890. La présentation suivante amorce l’étude de cet étonnant tableau aux multiples facettes.

fig. 1 Lady GodivaJules Lefebvre (1834-1912), Lady Godiva, huile sur toile, 620 x 390 cm, collection du Musée de Picardie, n° inv. M.P.412

© photo Claude Gheerbrant / Musée de Picardie

À première vue, cette huile sur toile peut être considérée comme un tableau religieux consacré à une sainte martyre. Cependant il s’agit bien d’une peinture profane, dont le sujet reprend une légende médiévale d’Angleterre. Une première version de cette légende fut écrite de la main de Roger de Wendover, moine de Saint-Alban dans son ouvrage Flores Historianum en 1236. Elle dit ceci : en 1057, Lady Godiva est l’épouse du puissant Léofric comte de Murcie, qui accablait les habitants de la cité de Coventry du tonlieu, sorte de taxe commerciale. Lady Godiva ne peut le supporter plus longtemps et supplie son mari d’alléger les impôts. Celui-ci consentirait si, en échange, elle traversait le village à cheval et complètement nue. Lady Godiva accepta et c’est justement la scène de la traversée que Jules Joseph Lefebvre nous décrit dans ce tableau.

La composition du tableau est très méthodique. Trois personnages sont représentés : Lady Godiva entièrement nue, les bras croisés sur la poitrine, et ses yeux clos dégagent une expression relativement sereine. La dame est assise sur un cheval blanc, animal qui connaît de nombreuses symboliques : il peut être porteur de vie ou de mort selon son pelage, être assimilé à la sexualité, ainsi qu’à un moyen de passage entre l’ouranien (monde céleste dans la mythologie grecque) et le chthonien (monde souterrain). À noter que le modèle qui a posé pour Lady Godiva est Sarah Brown, une écuyère du cirque de l’hippodrome de Paris. Ainsi, la jeune femme devait être tout à fait à l’aise pour monter à cheval. Revenons au tableau : le destrier est conduit par une duègne au regard méfiant, à la peau mate, et habillée d’un long manteau noir. Le reste de la ville est vide. La cité est agencée de manière à ce que nous puissions voir tout le chemin parcouru par le groupe de personnages, des portes du château (représentées dans la partie supérieure de la composition), jusqu’à leur arrivée face à nous (en bas du tableau). La création de l’œuvre coïncide avec le début de la photographie. Ainsi, la vue en contre-plongée de la rue peut être rapprochée au médium photographique. Si l’action se déroule au Moyen Âge, Lefebvre a su la rendre réaliste : les maisons à colombages surplombées d’un château sont typiques de cette période. De plus, la peau blanche, la présence de la servante et le manteau de fourrure placé au niveau de la selle évoquent très bien le rang noble de la jeune martyre.

lady godiva détail 3Jules Lefebvre (1834-1912), Lady Godiva (détail), huile sur toile, 620 x 390 cm, collection du Musée de Picardie, n° inv. M.P.412

Source image : photo montage M. David

Martyre ? Oui, car si le sujet du tableau n’est pas religieux, un fort caractère chrétien en ressort. La jeune femme se sacrifie pour son peuple. En se soumettant aux propos de son mari, Lady Godiva ose mettre sa noblesse de côté, et traverse entièrement nue le village. Cela peut se rapprocher des martyrs chrétiens ou encore de Jésus avec son chemin de croix. De plus, beaucoup de symboles chrétiens sont disséminés sur la toile : le plus évocateur est la statue de la Vierge à l’Enfant, placée sur la façade d’une bâtisse, à droite. Les trois colombes ouvrant le passage au cortège peuvent également rappeler la trinité. La lumière, qui éclaire le corps blanc de la jeune femme et tranche avec la ruelle sombre, suggère peut-être un quelconque appui de Dieu dans l’épreuve de la jeune femme. Pour finir, le nom « Godiva » se rapproche étrangement des mots anglais « God » (Dieu) et « Eva » (Ève). Il est intéressant de noter qu’Ève est la seule femme des représentations bibliques à être représentée toute nue.

Lady godiva -détail 2Jules Lefebvre (1834-1912), Lady Godiva (détail), huile sur toile, 620 x 390 cm, collection du Musée de Picardie, n° inv. M.P.412

Source image : photo montage M. David

Si le caractère religieux est évident, il s’oppose à celui érotique de l’œuvre. Le poète Lord Alfred Tennyson réadapta la légende de Lady Godiva en 1842. Celui-ci mentionne que les habitants de Coventry, respectueux de l’acte de bravoure de la Lady, s’interdirent de regarder la femme. Seul, un certain Peeping Tom (en référence au verbe « to peep », reluquer), osa admirer son corps nu. Dans les nouvelles versions du mythe, Peeping Tom est soit tailleur, soit boulanger. Ainsi, la vision d’une boulangerie au premier rang sous-entend la présence de ce voyeur. Le tableau fut exposé au salon de 1890. A cette époque, la gent masculine prédomine dans ce genre d’exposition. Ainsi, le sujet nu ne peut que flatter l’oeil des spectateurs du Salon. Néanmoins, aujourd’hui encore le nu fait son effet :  le spectateur placé devant le cortège est directement introduit dans la scène. Nous prenons la place du fameux Peeping Tom et nous devenons voyeurs.

Lady godiva -détailJules Lefebvre (1834-1912), Lady Godiva (détail), huile sur toile, 620 x 390 cm, collection du Musée de Picardie, n° inv. M.P.412

Source image : photo montage M. David

En conclusion, cet immense tableau (6m20 sur 3m90) est riche par la légende qu’il évoque, ainsi que par tous les clins d’œil qu’a introduit le peintre. Cependant, comment le tableau est-il arrivé au Musée de Picardie ? C’est du côté de la jeunesse du peintre qu’il faut chercher : Amiens, ville où Jules Lefebvre a passé son enfance, a payé les études du jeune artiste aux Beaux Arts de Paris. Lorsque ce dernier a peint Lady Godiva, la ville de Coventry lui proposa de l’acheter pour 75.000 à 80.000 Francs. Toutefois, le peintre l’offrit au Musée de Picardie d’Amiens contre seulement 20.000 Francs en guise de remerciement.

 

 

Marjolaine David

UPJV – L3 Histoire de l’Art

Bibliographie :

François DERIVERY, Art et voyeurisme, des pompiers aux postmodernes, essai, Campagnan, éditions E.D. 2010

Daniel DONOGHUE, Lady Godiva, a literaty of the Legend, Blackwell Puplishing, 2003

Bernard VOUILLOUX, Le Tableau Vivant, Phryné, l’orateur et le peintre, Paris, Flammarion, 2002

Esquisse d’analyse d’oeuvre par Sophie FAUVEL pour les musées d’Amiens Métropole, non publié, accussible aux archives du Musée de Picardie dans la section Beaux-Arts, novembre 2012

Dossier de l’oeuvre, consulté aux archives du Musée de Picardie d’Amiens, département des Beaux-Arts, le 13 mars 2014

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