Lady MacBeth – C.L.L Müller (2/3)

B. Analyse (1) : Une interprétation religieuse.

Le doigt accusateur de la suivante désigne un personnage dont l’importance scénographique est renforcée par une robe blanche éclatante placée au centre d’un foyer éclairé. Cela contraste à la fois avec le fond obscur de la pièce, et avec les sombres atours de la suivante et du médecin. Au-delà du jeu de lumière qui sert à mettre en valeur l’élément central de l’œuvre, la couleur blanche nous désigne symboliquement l’apparat d’innocence dont est drapé une reine jusque-là au-dessus de tout soupçon. C’est un symbole qu’il faut mettre en opposition avec le manteau de sacre qui se profile discrètement dans le dos de la reine, et dont la couleur jaune est associée, au XIXe siècle encore, à la félonie et à la culpabilité. Le manteau jaune évoque le crime commis par la reine, et se confond avec un symbole de la puissance royale pour marquer la coalescence de l’acte criminel et de l’accession au trône.

Charles Louis Muller - Lady MacbethCharles Louis Lucien Müller, Lady MacBeth, 1849, huile sur toile, 250 x 270 cm, Amiens, Musée de Picardie

Source image :www.spectacles-selection.com

Il n’est sans doute pas innocent pour l’artiste d’avoir disposé le manteau sur les épaules de la reine, tant il est inapproprié de le porter dans de telles circonstances. C’est un objet qu’on réserve aux cérémonies visant à consacrer le pouvoir royal. Pourtant en plaçant ainsi le manteau, l’artiste en fait l’élément le plus extérieur sur la reine, et lui confère une forme de domination sur la blancheur de l’innocence qui se trouve alors en position d’être recouverte. De là que l’innocence semble vouée à l’engloutissement, et que la reine, sur laquelle on trouve un manteau arrivé là de façon très inhabituelle, semble vouée à porter la charge de son crime. L’artiste essaie-t-il de nous dire que Lady Macbeth n’est plus en mesure de retirer son manteau, de la même manière que son manteau n’est pas susceptible de se départir de sa couleur ? C’est bien un ensemble de nécessités qui s’articulent ici : le crime entachant nécessairement la légitimité du pouvoir royal, entachant aussi la sérénité psychique de Lady Macbeth qui se consume dans la culpabilité.

Malgré l’absence de symboles explicites, une interprétation religieuse de la scène peut permettre de souligner la fatalité qui s’apprête à jeter Lady Macbeth dans la folie et qui la poussera plus tard au suicide. Nous sommes sans doute devant l’évocation d’une forme de justice divine. La relation causale que montre Müller entre les conditions d’accession au pouvoir de Lady Macbeth et son état de folie est de cet ordre-là : le règne de l’intrigante a commencé par un acte de folie et la folie qu’elle développe en réaction à la culpabilité n’en est que la juste prolongation.

La justice passe aussi par la révélation des secrets : Lady Macbeth ne peut pas enterrer son meurtre au fond de son souvenir. La folie joue le rôle d’une excavatrice qui viendrait rejeter les fautes dans l’espace publique, et on pourrait presque penser que c’est le manteau jaune que désigne le geste de la suivante, comme si sa couleur avait trahi la reine. Il y a donc l’idée que la justice est aussi l’institution qui pourfend le mensonge.

detail 3Charles Louis Lucien Müller, Lady MacBeth (détail), 1849, huile sur toile, 250 x 270 cm, Amiens, Musée de Picardie

Source image : montage Thérèse Kempf

Le manteau néanmoins est encore situé à l’arrière, et il n’est donc pas tout à fait visible. Il donne davantage l’impression d’être une menace qui s’approche. Regardons le mouvement du vêtement lorsqu’il touche le sol sur le côté gauche. On dirait qu’il s’étend, ou qu’il se répand. Comme s’il allait bientôt envelopper complètement la reine.

Charles Louis Muller,Lady Macbeth - detail 1Charles Louis Lucien Müller, Lady MacBeth (détail), 1849, huile sur toile, 250 x 270 cm, Amiens, Musée de Picardie

Source image : montage Thérèse Kempf

Le côté gauche n’a peut-être pas été pris au hasard : c’est le côté qui est traditionnellement associé au diable. Dans cette perspective, notons comme le baldaquin semble former une bouche ou une porte qui s’ouvre à l’arrière.

detail 4Charles Louis Lucien Müller, Lady MacBeth (détail), 1849, huile sur toile, 250 x 270 cm, Amiens, Musée de Picardie

Source image : montage Thérèse Kempf

On dirait que la reine est sur le point de se faire happer. Peut-être, lorsque le manteau l’aura recouverte entièrement, cette ouverture se révélera être la porte des enfers. D’ailleurs, cette ouverture inquiétante est elle-même située à la gauche de Lady Macbeth, à l’opposé d’un autre ouverture bien plus rassurante, où l’on voit un château dans la lumière.

detail 5Charles Louis Lucien Müller, Lady MacBeth (détail), 1849, huile sur toile, 250 x 270 cm, Amiens, Musée de Picardie

Source image : montage Thérèse Kempf

Elle est aussi située à l’opposé de la raison et des hommes, incarnés par les témoins légitimement outrés sur la droite.

Cette opposition entre la droite et la gauche doit enfin elle-même être mise dans la perspective d’un autre axe dans l’œuvre : celui qui part du Lady Macbeth pour rejoindre le spectateur. L’œuvre est ainsi saillante et tranche perpendiculairement l’antagonisme du bien et du mal qui découpe horizontalement le tableau. Le spectateur est alors au centre de l’échelle des valeurs morales, comme s’il était laissé juge.

Pour représenter le thème de la folie naissante, très prisé des artistes romantiques au XIXe siècle (voir Lady Macbeth en somnambule de J.H. Füssli, 1783, Paris, Musée du Louvre, ou Lady Macbeth somnambule d’E. Delacroix, 1849-50, Fredericton Galerie d’Art Beaverbrook), les mains de lady Macbeth se tordent devant elle dans l’axe de la profondeur. Le geste fait écho au texte de Shakespeare : « va-t’-en, maudite tache ! va-t’-en ! », « Quoi ! Ces mains-là ne seront donc jamais propres ? » (W. SHAKESPEARE, Macbeth, Acte V, scène 1) qui désigne allégoriquement le sang qui souille ses doigts, et qui représente en même temps la chair terrestre. Une lumière tombe sur la reine depuis le haut du tableau, à droite, provenant peut-être d’une fenêtre invisible pour le spectateur. N’est-ce pas une lucarne sur le royaume céleste d’où descend une lumière qui symbolise le regard divin ? Dans cette lumière, le sang invisible sur les mains de Lady Macbeth ne peut pas se cacher, et la folie la condamne à se trahir elle-même.

A suivre : C. Analyse (2) : une interprétation psychologique.

Thérèse Kempf (UPJV – L2 Histoire de l’Art) & S.F.

Bibliographie :

Yves CHARNAY et Hélène de GIVRY, Comment regarder… Les couleurs dans la peinture, Paris, Éditions Hazan, Collection Guide des Arts, 2011, 336 p.

Federico POLETTI et Francesca PELLEGRINO, Personnages et scènes de la littérature, Milan, Mondadori Electa spa, 2003, Paris, Éditions Hazan, Collection Guide des Arts, 2004, 384 p.

Paola RAPELLI, Symboles du pouvoir, Milan, Mondadori Electa spa, 2004, Paris, Editions Hazan, Collection Guide des Arts, 2005, 384 p.

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