Le gisant de Ferry de Beauvoir – Une œuvre encore trop méconnue de la Cathédrale d’Amiens.

Dans la cathédrale d’Amiens, en déambulant près de la première travée de la clôture sud du chœur, vous pourrez observer un monument funéraire. Il protège Ferry de Beauvoir, soixante-quatrième évêque d’Amiens, de 1457 jusqu’à sa mort, le 28 février 1473. 

image 1 Ferry de BeauvoirGisant de Ferry de Beauvoir, artiste inconnu, 1489, 1ère travée de la clôture sur du coeur de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens, calcaire et pierre de taille peints. Dimensions totales 6.77 m x 2.40 m (ht) ; dimensions de l’enfeu : 2.40 m (lg) x 0.9 m (ht) x 0.98 m (pfd)

Image : © Photographie d’Alexandre Hallé

Avant d’être évêque, Ferry de Beauvoir fut Chancelier de Noyon puis Chanoine de Thérouanne, de Cambrai, ainsi que d’Amiens. Le prélat est également réputé pour avoir soutenu Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne, lorsque ce dernier arrêtera le Roi de France Louis XI, épisode qui aboutit au traité de Péronne en 1468.

Le monument en pierre de taille, s’étend sur toute la largeur du soubassement du mur de la clôture. L’enfeu en calcaire contenant le gisant est implanté au centre de cette paroi. Le mur ainsi que l’intérieur de l’enfeu est décoré de fresques. Le tombeau est délimité avec un système de colonnettes, elles-mêmes polychromes et accolées aux colonnes engagées aux piliers supports de la clôture. Si les peintres et sculpteurs de cette œuvre sont inconnus, le commanditaire est Adrien de Hénencourt, neveu du défunt. À noter que son gisant est placé juste à côté de celui de son oncle. À sa mort, Ferry de Beauvoir fut enterré dans la Collégiale de Saint-Firmin à Montreuil-sur-Mer. Ce n’est que seize ans plus tard, le 4 mars 1489, que son corps fut transféré à la cathédrale d’Amiens. Adrien de Hénencourt, alors doyen du chapitre d’Amiens, offrit à la cathédrale cette construction funéraire. Adrien a également commandé les bas-reliefs en pierre consacrés à la vie de Saint Firmin comme clôture couronnant les deux enfeux. Saint Firmin fut l’évêque fondateur de l’Église d’Amiens à la fin du IIIe siècle. Il était donc un exemple, voir même un modèle pour tous les évêques d’Amiens. 

image 2 Ferry de BeauvoirGisant d’Adrien de Hénencourt, artiste inconnu, 1531, 2e travée de la clôture sud du choeur de la cthédrale Notre-Dame d’Amiens, calcaire et pierres de taille peints. dimensions sensiblement identiques à celles de la tombe de Ferry de Beauvoir

Image : © Photographie de Alexandre Hallé

Le gisant présente l´évêque allongé, sa tête disposée sur un coussin et ses pieds appuyés sur un lion couché. Le gisant est très détaillé, quoique peu réaliste pour un mort : la carnation du visage et des mains l’illustre. La tombe présente ainsi l’évêque sous son meilleur jour. Ses mains jointes en prière confirment que jusque dans la mort sa foi resta intacte. Son visage est en paix, et il est habillé de ses plus beaux vêtements d’évêque : il porte une robe dorée et la mitre. Les plies et courbures des vêtements sont très droits, presque géométriques, toujours dans un souci de meilleure présentation pour l’évêque. La sculpture et la peinture dialoguent et se complètent. Parfois, la fresque amplifie les traits de la sculpture : les pupilles en creux du lion sont cerclées de noir, accentuant le regard perçant du fauve. Sinon, la peinture apporte des détails que la sculpture ne permet pas, comme les broderies de la robe de l’évêque. Tout ce programme stylistique met en valeur l’image du défunt. 

image 3 Ferry de BeauvoirDétail du gisant

image : © Photographie de Alexandre Hallé

image 4 Ferry de BeauvoirDétail du lion

Image : © Photographie de Alexandre Hallé

La fresque encadrant le gisant est très solennelle : à chaque extrémité un ange tire un drap pourpre, couleur symbole de prestige et de passion. Les anges invitent le public à observer la scène. Ce lever de rideau théâtral laisse apparaître deux chanoines soulevant une courtine verte qui découvre le catafalque et les armoiries du défunt. Leur visage est solennel et exprime leur respect pour le défunt. L’enfeu abritant le gisant a également reçu un décor peint, sur chacune de ses faces : à chaque extrémité, deux pleurants assis, vêtus de noir prient pour le défunt. L’un d’eux lit un livre posé sur ses genoux. Comme des acteurs, les personnages peints affichent leur compassion et leur tristesse à l’égard de cette perte. Le tout illustré en trompe-l’œil ajoute à l’idée de mise en scène.

image 5 ferry de beauvoirFresques du mur de la clôture, comprenant le gisant de Ferry de Beauvoir

Image : © Photographie de Alexandre Hallé

image 6 Ferry de BeauvoirDétail d’une des pleureuses peintes à l’intérieur de l’enfeu

Image : © Photographie d’Alexandre Hallé

Une autre détail de cet art funéraire est à noter : le caractère symbolique. L’évêque est entouré de symboles, de références et de personnages du Nouveau Testament. En effet, la tenture soulevée par les deux chanoines est ornée d’une croix blanche, l’Agneau de Dieu à la croisée des branches et du tétramorphe (illustration des quatre évangélistes sous leur forme symbolique : Matthieu présenté en ange, Jean en aigle, Marc sous les traits d’un lion et Luc d’un taureau). Un parallèle entre l’Agneau de Dieu et le gisant peut être considéré : le corps du défunt serait une marque de sacrifice pour le Christ. Cette idée est amplifiée par la position en prière de ses mains : jusque dans la mort, l’évêque prie et reste fidèle à Dieu. Sur la face principale de l’enfeu sont peints les douze apôtres, reconnaissables par leurs attributs et surtout par leurs noms écrits sur les phylactères qu’ils tiennent. Si l’auteur des décors a peint le collège apostolique si près du défunt, ce n’est pas un hasard : Il «valident» ses actions de mortel et le considèrent presque comme un des leurs (dans le sens où il a prêché la bonne parole). À cette mise en scène, se rajoute les bas-reliefs de Saint Firmin, premier évêque d’Amiens, qui, souvenons-nous, a instauré l’Église dans la ville. Ce parallèle entre les deux hommes est valorisant pour l’image du défunt.

image 7 Ferry de BeauvoirDétail sur l’enfeu et le gisant

Image : © Photographie d’Alexandre Hallé

image 8 Ferry de BeauvoirIgnace François Bonhommé, copie du tombeau, 1835

Source image : Gallica

L’œuvre a toujours attiré la curiosité des visiteurs de la cathédrale : son enfeu a été recopié en 1835 par Ignace François Bonhommé, peintre français et élève de Delaroche. Classée aux monuments historiques en 1862, elle est restaurée avant 1927 par le peintre Désiré Lebel, puis dans les années 1980. Une seconde campagne de restauration a été effectué dans les années 1980. L’esthétisme, la théâtralité et la symbolique de l’ouvrage en font un des trésors de la cathédrale.

Marjolaine David

UPJV – M1 Histoire de l’Art

Bibliographie et webographie :

Jean-Luc BOUILLERET, Aurélien ANDRE, Xavier BONIFACE, Amiens : la grâce d’une cathédrale, Strasbourg, La Nuée Bleu, 2012

Jean-Charles CAPPRONNIER, Pierre-Marie PONTROUE, La cathédrale Notre-Dame d’Amiens Somme, Itinéraire du patrimoine, Amiens, Association pour la généralisation du patrimoine de l’Inventaire régional en Picardie, 1997

Kristiane LEME-HEBUTERNE, Les stalles de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens, Paris, édition A. et J. Picard, 2007

Erwin PANOFSKY, La sculpture funéraire de l’ancienne Égypte au Bernin, Paris, éditions Flammarion, 1995

Dany SANDRON, Amiens la cathédrale, Paris, édition zodiaque, 2004

René STOURM, Notre-Dame d’Amiens, Paris, Collection les grandes cathédrales, Hachette, 1960

www.gallica.bnf.fr

www.inventaire.picardie.fr

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