Gothic Revival – Les collections d’enluminures au XIXe siècle

Le Néogothique ou « Gothic Revival »

En 1776-1807, l’écrivain anglais William Beckford fait construire par l’architecte James Wyatt une vaste résidence de campagne qui n’est autre que la reconstitution d’un ancien monastère gothique : Fonthill Abbey. 5839-004-40A41829

T. Higham, Fonthill Abbey, Wiltshire, England, 1823, gravure d’après un dessin de James Wyatt réalisé entre 1796 te 1806, tiré de Delineations of Fonthill de John Rutter

Source image : Britannica

A travers cette « fantaisie architecturale », comme l’appellent les critiques de l’époque, James Wyatt réhabilite le style gothique, remettant en question la suprématie des formes néoclassiques. Peu à peu, cet intérêt pour le Moyen-Âge va devenir un véritable effet de mode et s’étendre durant le XIXe siècle au reste de l’Europe et aux États-Unis, aussi bien en architecture qu’en peinture et dans les arts décoratifs. De nombreux architectes, à l’instar de Viollet-le-Duc, vont restaurer les cathédrales et châteaux médiévaux, cherchant également à y puiser des principes rationnels pour les appliquer aux constructions modernes (on préconise par exemple l’usage du fer). L’église Saint-Martin, à Amiens, illustre bien cette tendance architecturale nouvelle.

saint martinAmiens, quartier Henriville, 25 rue Morgan, Église Saint-Martin, photographie de 2003

Source image : Inventaire.picardie

Mais si l’architecture néogothique et les peintures d’histoire traitant de sujets médiévaux sont assez connus du public d’aujourd’hui, il est une facette du Gothic Revival beaucoup plus méconnue : la tendance à collectionner les enluminures médiévales.

La collection d’enluminures médiévales du Musée de Picardie, exemple d’une pratique courante au XIXe

Le 22 mai dernier, Mathieu Deldicque, doctorant en Histoire de l’Art Médiévale à l’UPJV, a tenu une conférence au Musée du Picardie sur la collection d’enluminures qui y est conservée; celle-ci  fut léguée par voie testamentaire par le peintre d’histoire Albert Maignan, en 1907 ; cet artiste était en effet un grand amateur d’art et d’Histoire, et collectionnait nombre de pièces, qu’elles soient archéologiques, médiévales ou modernes. Cette passion lui a ainsi permis d’assembler un ensemble d’enluminures et miniatures médiévales qui, s’il n’est pas constitué de chefs-d’œuvre, est intéressant  par sa diversité. Mais ce qui nous occupe surtout ici est ce que cette collection nous raconte sur les tendances de l’époque.

M.P.3057.242.1_et_2,_photo_Irwin_Leullier_-_Musée_de_P icardieJean de Toulouse (actif à Avignon entre 1385 et 1410), Consécration d’un évêque et bénédiction de l’épée d’un chevalier, miniatures découpées dans le pontifical de Juan de Villacreces, 1390, peinture a tempera, encre et or sur parchemin, collection du Musée de Picardie, Amiens, n° inv.: M.P.3057.242.1 et 2

Photo ©Irwin Leullier/Musée de Picardie

Comme nous l’avons dit, le Moyen-Âge devient « à la mode » au XIXe siècle, et les amateurs d’arts vont monter des collections d’objets médiévaux de tous types : statuettes, panneaux de retables, chapiteaux, et également les miniatures et enluminures illustrant les manuscrits anciens. Au contraire, les textes les accompagnant sont déconsidérés, et c’est en tout inconscience que les marchands d’art vont littéralement dépouiller les parchemins médiévaux de leurs images, afin de les revendre à des collectionneurs tout aussi ignorants d’un acte que l’on jugerait aujourd’hui fort sévèrement.

f86.item.highresAnonyme (provenance : Abbaye Saint-Pierre (Cluny, Saône-et-Loire), feuillet 40 (verso) du Lectionarium officii ad usum Sancti Petri Cluniacensis, dit Lectionnaire de Cluny, 1090-1110 (1ère édition), 1101-1300 (2e édition), manuscrit en latin, Bibliothèque Nationale de France

Source image : Gallica

Pour comprendre cette logique, il faut concevoir le fait que ces images étaient alors considérées comme des tableaux à part entière, et non comme partie d’un ensemble. Dans ce sens, elles étaient mises sous cadre et exposées, malheureusement bien souvent sans connaissance des conditions de conservation de telles pièces. Afin de donner plus de « style » à leurs miniatures, les collectionneurs n’hésitaient pas non plus à leur apporter des transformations : la pièce conservée au Musée de Picardie en est un excellent exemple, où notre artiste a collé sur la partie supérieure du feuillet une bordure provenant d’un autre parchemin, afin sans doute de donner plus de symétrie à l’ensemble ; les deux pièces se différencient cependant par leurs dates et leurs origines (l’ajout est de 1440-50, quand la base date de 1465).

_MG_2741©irwin_leullier(1)Feuillet d’un Livre d’heures et bordure d’un calendrier (montage), Paris, 1440-50 (bordure), 1465 (feuillet), peinture a tempera, encre et or sur parchemin, collection du Musée de Picardie, Amiens, n°inv. : MP 999.1.226

Photo ©Irwin Leullier/Musée de Picardie

Une fois découpés, les parchemins et leurs textes étaient quant à eux oubliés, jetés ou, plus insolite, récupérés et réutilisés : on a ainsi pu voir en 2013 lors de l’exposition Untold Stories: Collecting and Transforming Medieval Manuscripts au musée J. Paul Getty (Los Angeles), une lampe du début du XXe siècle commandée à l’architecte Julia Morgan par le collectionneur William Randolph Hearst,  dont l’abat-jour est constitué de feuillets d’un manuscrit médiéval, sans doute d’origine espagnole.

DSCN4582Julia Morgane, Lampe, XXe siècle, support en fer forgé et abat-jour en parchemin, Los Angeles, J. Paul Getty Museum

Image : © Mathieu Deldicque

Si ces pratiques peuvent aujourd’hui surprendre voir choquer, il faut toutefois reconnaître qu’elles ont certainement permis de faire parvenir jusqu’à nous des pièces qui auraient peut-être été perdues ou détruites par l’effet du temps et des événements qui ont peuplé notre histoire contemporaine, et qui sont aujourd’hui visibles dans bon nombre de musées, à Amiens notamment.

Thérèse Kempf

UPJV – L1 Histoire de l’Art

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