Noces de Cana – Gérard David (3/3)

Partie 3 : Analyse de l’œuvre

3 noces de canaGérard David, Noces de Cana, v. 1500, huile sur bois, 100 x 128 cm, Paris, Louvre,  inv. INV 1995

Source image : Web Gallery of Art

Rappelons le texte de saint Jean :

« Le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples. Le vin venant à manquer, la mère de Jésus lui dit « Ils n’ont pas de vin ». Jésus lui dit « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue ». Sa mère dit aux serviteurs : « Faites ce qu’il vous dira ».

« Or il y avait là six jarres de pierre, pour les purifications des Juifs, contenant chacune deux ou trois mesures. Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d’eau ces jarres ». Ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Puisez maintenant et portez-en au maître d’hôtel ». Ils lui en portèrent. Quand le maître d’hôtel eut goûté l’eau devenue du vin – il en ignorait la provenance, mais les serveurs la savaient, eux qui avait puisé l’eau – il appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert d’abord le bon vin et, quand les gens sont ivres, alors le moins bon ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent ».

« Tel fut le commencement des signes de Jésus ; c’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui ». (Jn, 2, 1-11)

Il faut noter l’importance de ce miracle, le premier du Christ, celui qui permit que ses disciples crussent en lui ; or, si l’on observe le tableau, on ne peut que constater l’absence des apôtres. On l’a dit, il s’agit d’un mariage d’une classe aisée, et l’on a remarqué l’importance du nombre de femmes à la table ; où sont donc les hommes ? Le marié ? On pourrait supposer qu’il s’agit du vieil homme, ou du jeune écuyer tranchant. Mais l’on sait aussi qu’à cette époque il était d’usage qu’hommes et femmes soient à des tables distinctes lors des repas de fêtes. On peut le voir par exemple dans l’œuvre de Boticelli, L’histoire de Nastagio degli Onesti (quatrième épisode), réalisée vers 1483.

Botticelli - Nastagio degli InocentiSandro BOTTICELLI, L’histoire de Nastagio degli Onesti (épisode 4), v. 1483, tempera sur panneau, 83 x 142 cm, collection privée

Source image : Web Gallery of Art

On a également noté précédemment que les deux hommes au premier plan regardaient hors du champs du tableau. D’autres regards convergent aussi vers ce point : celui de l’épouse du commanditaire, et celui de la femme derrière elle. Que regardent-ils tous ?

regards vers mariéGérard David, Noces de Cana, v. 1500, huile sur bois, 100 x 128 cm, Paris, Louvre,  inv. INV 1995

Image : © montage Thérèse Kempf d’après une photo de la WGA

Le texte de Jean indique que le maître d’hôtel, ayant goutté l’eau devenue vin sans en connaître la provenance, s’adresse au marié pour le féliciter. On peut alors supposer que l’homme debout est le maître d’hôtel, s’adressant au marié, ce dernier étant hors de portée de notre vue, à une autre table où se tiennent peut-être le reste des invités, les hommes, dont les disciples du Christ.

On peut à présent s’interroger sur la raison qui aurait poussé Gérard David à ne pas nous montrer la seconde table. On se souvient que l’épisode des noces de Cana associée à la multiplication des pains renvoie, dans l’Évangile de Jean, à la Cène. Le caractère eucharistique de cet épisode se retrouve dans l’œuvre de Gérard David, à la table où se trouvent les invités : le pain bien sûr, qui se trouve à côté du Christ, la pomme, posée au milieu des invités, et qui rappelle que le Christ est venu pour sauver les hommes du péché, le gâteau, amené par le serviteur, juste derrière le Christ, est également une référence à l’Eucharistie et au corps du Christ. On remarque que seul le vin est absent, du moins picturalement : les verres sont vides, et on ne voit pas le contenu des jarres ni des cruches. On le devine cependant, par les objets qui le contiennent, par le récit de Jean aussi, mais également par la couleur dominante du tableau, le rouge, couleur qui rappelle le sang que le Christ verse pour les hommes.

Notons enfin qu’il s’agit d’un repas de noce, donc d’une alliance. Cela marque ici également la Nouvelle Alliance que le Christ fait avec son peuple, en offrant son sang pour lui. Il n’est peut-être donc pas anodin que le marié ne soit pas présent sur la composition, le Christ faisant lui-même figure de marié.

On voit donc bien à travers cette œuvre la volonté de l’artiste, et certainement du commanditaire, de ne pas suivre à la lettre le texte de Jean mais d’en proposer une interprétation, ce qui correspond aux idées véhiculées à l’époque par la Devotio Moderna.

Thérèse Kempf

UPJV – L2 Histoire de l’Art

Bibliographie :

Stefano ZUFFI, L’art au XVe siècle, trad. Dominique Férault, coll. Guide des Arts, Mondadori Electa S.p.A, Milan, 2004, Éditions Hazan, Paris, 2005, 384 p.

2 commentaires

  1. Très bon article ! Merci ! On pourrait donc affirmer que la représentation picturale à la même portée que les vitraux dans les églises tout en allant plus loin encore puisque non seulement elle évoque un passage de la. Bible mais ,comme vous le précisez , elle va au-delà en interprétant , en symbolisant par les effets de techniques, les versets bibliques .

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