Eric Michaud, « Histoire de l’art : Une discipline à ses frontières »

Professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Eric Michaud travaille sur les figures de l’homme nouveau. La seconde étude de son recueil, Histoire de l’art : Une discipline à ses frontières (Paris, Hazan, 2004), intitulée « Nord-Sud: Du nationalisme et du racisme en histoire de l’art« , expose de manière chronologique différentes pensées sur la montée du sentiment nationaliste qui se développe en Europe ) partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale.

iuh1. Couverture d’Histoire de l’art : Une discipline à ses frontière, par Eric Michaud (Hazan (Paris), 2004)

2. Eric Michaud, décembre 2012

Source image : création Thérèse Kempf

La notion de peuple fut étayée par Karl Schnaase (1798-1875), un des fondateurs de l’histoire de l’art moderne (Lettres Néerlandaises, 1834), au milieu du XIXe siècle : selon lui, l’art, la création ou encore l’expression du « génie » pourraient constituer l’essence, l’identité d’un peuple exactement comme sa langue. Un peuple incarnerait son art en ceci qu’il caractériserait les profondeurs de son âme indépendamment du système politique, du climat ou même du territoire.

Viollet-le-Duc (1814-1879), architecte et théoricien français (Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-69), se posa la question du lien qui pourrait exister entre l’esprit, l’âme d’un peuple et son art. En soulignant la différence entre le peuple (lié au sang) et la population (liée au territoire), il distinguait deux sortes de civilisations : tout d’abord la « civilisation sympathique », c’est-à-dire la nation qui regrouperait des hommes de même race, et la « civilisation politique », corps politique et administratif à influences prépondérantes. Le peuple grec constituerait ainsi une civilisation sympathique, alors que la population romaine constituerait une civilisation politique. Par conséquent il ne pourrait y avoir d’art romain car il n’existerait pas de peuple romain, mais plutôt un patchwork d’influences sans essence profonde ni unitaire. Au contraire, la Gaule a su garder son âme celte, ce malgré les invasions latines qui eurent de nombreuses répercussions sur sa civilisation (langue, lois) ; en ceci elle est comme la Grèce, possédant un art sincère, organique et national, qui permet de se rassembler et de s’identifier.

Hyppolite Taine (1828-1893), philosophe et historien français (Histoire des origines de la France contemporaine, 1875-93), succèdera à Viollet-le-Duc en 1864 à la chaire d’art et d’esthétique des Beaux-Arts de Paris. Il poursuit la pensée de son prédécesseur en distinguant les deux  peuples fondateurs de la civilisation moderne : les peuples latinisés et les peuples germanisés. Il utilise la métaphore de la plante pour soutenir son propos : la graine serait selon lui la race avec ses qualités fondamentales, la plante le peuple transformé par son milieu et son histoire, et la fleur la création l’art, l’aboutissement total.

Louis Courajod (1841-1896), historien de l’art français, dans la continuité des deux auteurs précédents, se lance dans une sorte de croisade contre la latinité qui aurait selon lui engourdi, piraté, boycotté l’âme celtique et par la suite (à la Renaissance) soumis l’Europe à la domination classique héritée de l’Antiquité. Il y aurait au cours des siècles une certaine lutte d’appropriation des styles menée au nom du peuple, supposé fidèle à ses origines.

Alois Riegl (1858-1905), historien de l’art autrichien (Le culte moderne des monuments, son essence et sa genèse, 1903), parlera plutôt d’une histoire de l’esprit où chaque peuple aurait un rôle à jouer, chacun à son tour, créant ainsi une évolution mondiale harmonieuse. Il explique que l’art italien ferait désormais partie du passé et devrait céder la place à la domination germanique. Chez Riegl la polarité Nord-Sud est une polarité de deux conceptions du monde : « l’harmonisme », dominé par les lois formelles, visant à l’amélioration de la nature dans la représentation (conception traditionnelle italienne), et « l’organisme », où la reproduction des motifs organiques dans leur manifestation instantanée vise une amélioration spirituelle sans se soucier de la forme physique. Mais il s’agit bien ici d’une polarité et non d’une opposition car l’organisme, en constante progression, est orienté par l’harmonisme même si l’évolution germanique aurait sans cesse été entravée par l’idéal de beauté classique.

Heinrich Wölfflin (1864-1945), enfin, historien de l’art suisse (Principes fondamentaux de l’histoire de l’art, 1915), développera également cette idée à travers  l’exemple de transition entre l’art de la Renaissance et le Baroque : comme l’un serait propre à l’Italie et l’autre au nord germanique, il conclut à un déplacement du centre de gravité de la création artistique, lié à la fois au sang et au sol.

Dans cette étude, Eric Michaud cherche donc à montrer que l’avènement du nationalisme et du racisme au XXe siècle a été favorisé par presque un siècle d’analyses de l’histoire de l’art et de l’archéologie, à travers notamment l’opposition entre deux peuples : le peuple germanique (allemand et scandinave) et le peuple latin (italien).

Laetitia Grucy

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

Aric Michaud, Histoire de l’art : Une discipline à ses frontières, Hazan (Paris), 2005, 166 p.

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