Paysages du XVIIIe siècle et Hubert Robert : le goût pour l’Antique et la « poétique des ruines »

Du 14 février au 31 mai 2015, sera présentée au Musée de Picardie, à Amiens, une exposition autour des paysages des XVIIIe et XIXe siècles. Cette exposition offre l’occasion de revenir sur les paysages du XVIIIe siècle, et plus particulièrement sur l’amour de la ruine et de l’objet antique dans les paysages de cette période.

Favorisée par la découvert d’Herculanum en 1738 puis Pompéi en 1748, combinée aux travaux de Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), cette tendance à représenter la ruine se manifeste tout au long du siècle des Lumières. L’un des plus fameux paysagistes français de ce XVIIIe siècle, Hubert Robert, offre un parfait exemple de cette révélation de la ruine comme objet esthétique. Justement, c’est dans les collections mêmes su Musée de Picardie, qu’on trouve un ensemble de deux paysages, fonctionnant en pendants, sous les titres Paysage avec femme tombant de sa mule aux pieds d’une statue de Vénus, et Paysage avec un homme soulevant un bloc de pierre aux pieds d’une statue d’Hercule, tous deux réalisés entre 1790 et 1800. Ces deux tableaux forment un exemple manifeste du goût d’Hubert Robert pour l’Antique.

Image 1Hubert ROBERT, Paysage avec une femme renversée par sa mule au pied d’une statue de Vénus, 1790-1800, 30,2 x 17,2 cm, huile sur toile, Amiens, Musée de Picardie, M.P.1894-189

Source image : © Musée de Picardie

Image 2Hubert ROBERT, Paysage avec un homme soulevant un bloc de pierre au pied d’une statue d’Hercule, 1790-1800, 30,2 x 17,4 cm, huile sur toile, Amiens, Musée de Picardie, M.P.1894-190

Source image : © Musée de Picardie

Dans le premier tableau, Paysage avec femme tombant de sa mule aux pieds d’une statue de Vénus, en bas de la composition, derrière un premier plan formé de colonnes antiques en ruine, une Vénus Farnèse est placée au centre d’une fontaine dans une cambrure et un geste d’une élégance manifeste. Elle observe du haut de son épaule gauche, une femme venant de se faire éjecter de sa mule jusque dans une flaque, se retrouvant dans une piètre position, exhibitionniste malgré elle – scène qui provoque l’attention d’autres personnages autour d’elle, et sans nul doute, leurs éclats de rire.

Image 3Vénus Callipyge ou Vénus Farnèse, Marbre, 1,52 m, IIème siècle après J.-C., (copie d’un original grec en bronze du IVème siècle avant J.-C.), Musée Archéologique National de Naples.

Source image : flicker

La référence à la Vénus Farnèse est claire dans ce tableau : elle est de l’ordre de la citation directe de l’œuvre antique. Cette sculpture antique est aussi nommée Vénus Callipyge, signifiant « Vénus aux belles fesses » sans nul doute en référence à ce qui a fait le sujet de sa renommée ; la qualité de son anatomie arrière.

Ulisse Aldrovandi (1522-1605), un scientifique bolonais, publie à partir de 1556 un recueil en trois volumes se basant sur l’inventaire de tous les antiques de Rome, entrepris depuis 1550 dans lequel il fait mention de la Vénus Callipyge dans les collections du Palais Farnèse. Le pape Paul Farnèse III fut en effet un grand collectionneur d’objets d’art antiques pour sa villa à Rome, à l’instar de Jules II et la fondation de la cour du Belvédère. Hubert Robert eut sans doute l’occasion de se rendre dans la Villa Farnèse lors de son séjour à Rome, de 1754 à 1765 lorsqu’il faisait partie de l’Académie de France, aux côtés de Fragonard pour ne citer que lui. Ce séjour fut d’ailleurs fondamental pour son art. C’est à l’Académie que le peintre Giovanni Paolo Panini (1691-1765) lui communiqua son goût pour l’esthétique des oeuvres antiques – fait qu’on comprend aisément en regardant Galeries de vues de la Rome antique de 1757, tableau qui fourmille de références.

Image 4Giovanni Paolo PANINI (1691-1765), Galerie de vues de la Rome antique, 1754-1757, Huile sur toile, 170 x 245 cm, Metropolitan Musem of art, New York

Source image : wikipédia

Le thème de la confrontation entre beauté divine et simplicité humaine n’est pas absolument rare au XVIIIe siècle. On peut en effet retrouver ce même thème dans le tableau justement nommé La comparaison de Jean-Frédéric Schall (1752-1825), signé et daté de 1789, conservé au Louvre, dépeignant lui aussi la Vénus Farnèse.

Image 5Jean-Frédéric SCHALL (1752-1825), La Comparaison, huile sur toile,1789, 40 x 32 cm, Musée du Louvre, Paris

Source image : flicker

Hubert Robert (1733-1808) ne se détache pas, pour le second tableau, de la référence à la sculpture antique : c’est au premier plan qu’il représente une statue d’Hercule dit aussi Hercule Farnèse, placé sur un piédestal. C’est un Hercule au repos, représenté comme un colosse musclé, fatigué de ses exploits, qui, négligemment, appuie son bras droit sur sa massue, formant un contraposto et qui, tout aussi négligemment, penche la tête pour regarder la scène qui se déroule à ses pieds : un homme tentant de réunir toutes ses forces pour soulever un bloc de pierre.

Image 6Hercule dit Farnèse, Marbre, 3,17 m, III siècle après J.-C. (copie romaine d’un original grec en bronze du IV ème siècle avant J.-C.), Musée Archéologique National de Naples

Source image : szabocsaba

Sa taille monumentale s’explique par le fait que l’Hercule faisait partie d’un ensemble de décorations sculptées placées dans les thermes de Caracalla sur la colline de l’Aventin à Rome. Également mentionnée en 1556 par Ulisse Aldrovandi, c’est en 1546, lors des fouilles de ces mêmes thermes que la sculpture fut retrouvée amputée de ses mollets et de sa tête – tête qui avait été retrouvée auparavant par le sculpteur Guglielmo Della Porta (1515-1577). Une paire de mollets de remplacement fut exécutée par ce dernier et, sur la  recommandation  de Michel-Ange « afin de montrer que les œuvres modernes peuvent supporter la comparaison avec celles des anciens« , la famille Farnèse conserva les mollets de Della Porta jusqu’en 1787, bien après la redécouverte des originaux.

Dans ces deux tableaux, cohabitent l’image divine dans toute sa perfection et la figure humaine dans toute sa simplicité, non sans ironie et un ton humoristique sans aucun doute voulus par Hubert Robert.

La citation de l’Antique dans les œuvres d’Hubert Robert, et plus généralement au XVIIIe siècle, pose la question de la copie. On ne peut être sûr quant à la source chez Hubert Robert, mais il parait aisé d’imaginer qu’il a pu être en contact direct avec les œuvres de la collection Farnèse lors de son séjour à Rome. D’autres hypothèses peuvent être envisagées : en 1683, le dessinateur et graveur français Gérard Audran (1640-1703) fait paraître son ouvrage Les proportions du corps humain, mesurées sur les plus belles figures  de l’Antiquité, recueil qui traite notamment des proportions de la Vénus Callipyge et de l’Hercule Farnèse et qui, sans doute, fut beaucoup utilisé dans les ateliers et à l’Académie de France à Rome.

image 7Gérard AUDRAN (1640-1703), Hercule Farnèse  et Vénus Farnèse in Les proportions du corps humain mesurées sur les plus belles figures de l’Antiquité, 1683, Paris, Ed, G. Audran, BNF

Source image : Gallica (capture d’écran)

Hubert Robert a créé un paysage mêlant réel et imaginaire. Il assemble des éléments dispersés sur plusieurs lieux, l’Hercule et la Vénus Farnèse, dans une même unité de temps avec des personnages contemporains, le tout dans un caprice architectural : un capriccio. C’est un genre de peinture fortement inspiré par l’esthétique de l’Antique et des ruines et particulièrement pratiqué au XVIIIe siècle. Le fond de la collection du Musée des Beaux-arts de Lausanne, composé en grande partie par Abraham Louis Rodolphe Ducros (1748-1810), qui a travaillé quasi exclusivement sur les Capricci, permet de comprendre l’aspiration qu’ont eu certains artistes à travailler exclusivement sur la ruine et l’esthétique de l’Antique.

Celui que l’on surnomme le Robert des Ruines n’est pas à son coup d’essai en matière de caprice architectural, son œuvre en fourmille. Hubert Robert inspira au philosophe Diderot (1713-1884) beaucoup de réflexions sur la « poétique des ruines » et sa valeur de memento mori ; « Puisque vous êtes voué à la peinture des ruines, sachez que ce genre a sa poétique […] Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout se passe. Il n’y a que le  monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde !« ¹. Hubert Robert est sans doute l’artiste qui a le plus magnifié le motif des ruines et de l’Antique au XVIIIe siècle.

¹ Diderot, Compte rendu du Salon de 1767, Nendeln (Linchtenstein), Ed. Kraus Reprint, 1875-77 (consultable sur Gallica)

Mathilde BOTREAU ROUSSEL BONNETERRE

UPJV – L2 Histoire de l’Art

Bibliographie (non exhaustive) :

Gérard AUDRAN, Les proportions du corps humain mesurées sur les plus belles Figures de l’Antiquité, Paris, G. Audran, 1683 (Gallica)

Francis HASKELL, Nicholas PENNY, trad. de LISSARAGUE François, Pour l’amour de l’antique. La statuaire gréco-romaine et le goût européen de 1500 à 1900 [Taste and the Antique. The Lure of Classical Sculpture, 1500-1900, 1981], Paris, Hachette, collection Bibliothèque d’archéologie, 1988 (ISBN 2-01-011642-9)

Gennaro TOSCANO, dir., Sur la route d’Italie, peindre la nature d’Hubert Robert à Corot, le goût d’un collectionneur, Paris, Editions Gourcuff-Gradengio, 2014 (ISBN 978-2-35340-178-9)

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