Musée de Picardie : les quatre moulages d’antiques de la Salle du Dôme

Si la Galerie du Dôme du Musée de Picardie à Amiens est célèbre pour son décor réalisé par Félix Barrias (1822-1907) et, surtout, pour les peintures marouflées aux murs de Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898), Concordia et Bellum, les quatre moulages d’après antiques qui ornent les niches, aux angles de la Salle du Dôme, ou Salon de l’Empereur, passent souvent inaperçus dans ce décor. Ils sont pourtant les copies d’œuvres antiques pour le moins célébrissimes : l‘Apollon du Belvédère (attribué à Léocharès, IVe siècle avant J.-C.), l‘Artémis à la biche dite Diane de Versailles (attribuée à Léocharès, IVe siècle avant J.-C.), l’Arès, dit Arès Borghèse (attribué à Alcamène, Ve siècle avant J.-C.), et le Sylène portant Dionysis (Bacchus), dit Faune à l’enfant (Lysippe, IVe siècle avant J.-C.).

4 moulages MPAtelier de moulage du Louvre, Apollon du Belvédère, entre 1803 et 1865, moulage d’après l’antique, H. 2,17 m, Amiens, Musée de Picardie ; Atelier de moulage du Louvre, Diane à la biche, entre 1815 et 1865, moulage d’après l’antique, H. 2,18 m, Amiens, Musée de Picardie ; Atelier de moulage du Louvre, Faune à l’enfant, entre 1803 et 1865, moulage d’après l’antique, H. 2,05 m, Amiens, Musée de Picardie ; Atelier de moulage du Louvre, Achille Borghèse, entre 1815 et 1865, moulage d’après l’antique, H. 2,35 m, Amiens, Musée de Picardie

Source images : www.maicar.com

Le musée dispose de peu d’informations sur ces moulages : ils ont été réalisés par l’Atelier de moulage du Louvre au XIXe siècle. Il s’agit d’un don de l’État au Musée de Picardie où ils entrèrent en 1865, deux ans après l’ouverture du musée au public. Les appellations datant de l’époque de leur réalisation sont celles-ci : « Achille Borghèse » pour l’Arès Borghèse, « Diane à la biche » pour la Diane de Versailles, et « Faune à l’enfant » pour le Sylène et Dionysos (pas de changement pour l’Apollon du Belvédère) (Cf. infra : tableau sur les appellations apparaissant dans les listes et catalogues de l’Atelier de moulage du Louvre entre 1803 et 1864). On sait également grâce à l’ouvrage de Florence Rionnet, L’atelier de Moulage du Musée du Louvre (1794-1928) (voir bibliographie), comment ont été réalisées ces copies : le moule de l’Apollon du Belvédère fut réalisé sur la fonte du Primatice de 1541-43, elle-même réalisée à partir de la statue romaine du IIe siècle après J.-C., copie de l’original attribué à Léocharès et conservé aux musées du Vatican. Les moules des trois autres statues furent quant à eux réalisés directement à partir des copies romaines qui figuraient dans les collections du Louvre depuis 1797 pour la Diane de Versailles, jusqu’alors exposée à Versailles, et depuis 1807 pour le Faune à l’enfant et l’Achille Borghèse, suite à l’achat par Napoléon Ier de la collection Borghèse.

apollon belvedereApollon du Belvédère, Ier siècle après J.-C., copie en marbre d’un original grec en bronze attribué à Léocharès (IVe siècle avant J.-C.), H. 2,24 m, Rome, Musée Pio Clementino, inv. 1015 ; Primatice, Apollon du Belvédère, 1541-43, copie en bronze d’un marbre romain, H. 2,18 m, Fontainebleau, château, inv. MR3283 ; Atelier de moulage du Louvre, Apollon du Belvédère, entre 1803 et 1865, moulage d’après antique, H. 2,17 m, Amiens, Musée de Picardie.

Sources images : Wikimédia, Réunion des Musées Nationaux, www. maicar.com

diane a la bicheAtelier de moulage du Louvre, Diane à la biche, entre 1815 et 1865, moulage d’après l’antique, H. 2,18 m, Amiens, Musée de Picardie ; Artémis à la biche, dite Diane de Versailles, Ier-IIe siècle après J.-C., copie en marbre d’un original grec attribué à Léocharès (IVe siècle avant J.-C.), H. 2,11 m, Paris, Musée du Louvre, inv. MR.152

Sources images : www.maicar.com, www.balkiara.joueb.com

faune à l'enfantAtelier de moulage du Louvre, Faune à l’enfant, entre 1803 et 1865, moulage d’après l’antique, H. 2,05 m, Amiens, Musée de Picardie ; Silène portant Dionysos (Bacchus), dit Faune à l’enfant, Ier-IIIe siècle après J._C., copie romaine en marbre d’un original grec en bronze attribué à Lysippe (IVe siècle avant J.-C.), H. 1,90 m, Paris, Musée du Louvre, inv. MR 346

Sources images : www.maicar.com, www.connaissancedesarts.com

achille borgheseAtelier de moulage du Louvre, Achille Borghèse, entre 1815 et 1865, moulage d’après l’antique, H. 2,35 m, Amiens, Musée de Picardie ; Arès, dit Arès Borghèse, Ier-IIe siècle après J.-C., copie romaine d’un original grec attribué à Alcamène (Ve siècle avant J.-C.), H. 2,11 m, Paris, Musée du Louvre, inv. MR65

Sources images : www.maicar.com, www.ancientrome.ru

 On peut ajouter à cela des informations d’ordre plastique et esthétique : il s’agit de moulages en plâtre, d’une hauteur allant de 2,05 m (pour le Faune à l’enfant) à 2,35 m (pour l’Achille Borghèse), s’insérant dans des niches en marbre polychrome encadrées de colonnes cannelées en stuc à chapiteaux dorés, de 3,5 m de haut, d’un rayon de 1,5 m environ, et situées à peu près à 1,5 m du sol ; elles sont installées sur des socles de marbre où leurs titres sont inscrits sur des cartels de métal doré (probablement un ajout récent). Notons enfin quelques modifications apportées par rapport aux originaux : les feuilles de chêne cachant les sexes des divinités représentées (déjà présentes sur la fonte du Primatice), et le cimier sur le casque de l‘Achille Borghèse.

Si l’on veut tenter d’établir une datation sur la réalisation des moulages eux-mêmes, il faut s’intéresser aux listes et aux catalogues de l’Atelier de moulage du Louvre et aux appellations qui étaient données aux statues au moment de leur entrée au musée : on aura noté en effet que l’Arès Borghèse est alors encore considéré comme étant une représentation d’Achille.

tableau listes catalogues nomsAppellations apparaissant dans les listes et catalogues de l’Atelier de moulage du Louvre entre 1803 et 1864 (1865 – date d’entrée des statues au Musée de Picardie)

Image : © Thérèse Kempf

On peut ainsi constater que l’Apollon du Belvédère et le Faune à l’enfant apparaissent dès 1803, les deux autres statues seulement à partir de 1815 ; ainsi, si l’on considère que les moulages ont été réalisés en même temps, cela a probablement eu lieu entre 1815 et 1865 (date d’entrée au musée). Par ailleurs, l’atelier est placé sous la direction des musées impériaux à partir de 1854 (jusqu’alors il s’agissait d’un établissement privé dirigé par un mouleur à la fois technicien et gestionnaire) ; les statues étant un don de l’État, donc de l’Empire, cela peut peut-être réduire la période à 1854-65. Enfin, les appellations qui diffèrent selon les années peuvent ouvrir une nouvelle piste : si l’ « Apollon du Belvédère » et l’ « Achille Borghèse » apparaissent dès 1815, le « Faune à l’enfant » apparaît en 1864, pour des abattis (membres du corps humain (familier)), tout comme « Diane à la Biche » ; toujours dans l’hypothèse que les statues aient été coulées au même moment, on peut amener la période de réalisation entre 1864 et 1865.

On note par ailleurs l’absence de signature ; or, à partir du Second Empire, il devient obligatoire d’apposer une estampille sur les moulages sortant de l’Atelier de moulage du Louvre afin d’éviter les contrefaçons, estampilles qui ne sont pas visibles sur les statues du musée : sont-elles cachées (sous le socle par exemple) ? enlevées ? remplacées par les cartels actuels ? Si elles n’ont jamais été mises en place, cela pourrait signifier que les moulages ont été réalisés avant le Second Empire, c’est-à-dire, d’après les hypothèses formulées plus haut, entre 1815 et 1852.

estampillesCachet en métal de forme ovale, Atelier de moulage du Louvre, Maison de l’Empereur – Musées Impériaux, Second Empire ; Cachet en métal de forme ovale, Atelier de moulage du Louvre, Musée du Louvre – 5333, fin XIXe siècle.

Source images : Florence Rionnet, L’atelier de moulage du Louvre (1794-1928) (voir bibliographie)

Un certain nombre d’interrogations demeurent à propos de ces statues. Pourquoi tout d’abord le choix de moulages en plâtre plutôt que de statues « authentiques », réalisées dans un autre matériau ? Il n’était certes pas possible d’acquérir les originaux, et le regard porté à l’époque sur ces moulages différait de celui d’aujourd’hui : ils étaient considérés comme des œuvres d’art à part entière pouvant, qui plus est, être modifiées, « améliorées » (on a vu les ajouts précédemment) ; le moulage apparaissait comme un substitut de l’original permettant une possession fictive d’une œuvre renommée, devenant peu à peu une pièce indispensable pour le musée. Par ailleurs, la question du coût a dû entrer en ligne de compte dans ce choix, puisqu’il s’agit là d’un don, donc d’une économie, économie pour l’État également puisque les productions de l’Atelier de moulage du Louvre étaient sous la direction des musées impériaux, et que par conséquent ses bénéfices revenaient à l’Empereur ; ce don ne représentait donc pas une dépense conséquente pour l’État. En ce qui concerne le choix du matériau, on peut supposer que l’on a préféré pour une question de coût le plâtre au bronze ou au marbre.

 Enfin, pourquoi des copies d’antiques ? on peut mettre en avant le goût pour l’antique défendu à l’époque, notamment par l’Académie des Beaux-Arts. On aurait pu dans ce cas choisir d’installer des œuvres d’artistes contemporains, traitant de sujets antiques, comme les statues que l’on peut voir au Musée de Picardie. Il pourrait s’agir d’une question d’ordre pratique, l’Atelier de moulage du Louvre ne proposant au début que des statues antiques, les œuvres modernes n’apparaissant qu’à partir de 1845. Pour étayer cette hypothèse il faudrait déterminer la date de réalisation des moulages, question qui, nous l’avons vu, pose problème actuellement.

tableau productions a.m.l. Données chiffrées des modèles par catégories (en pourcentage) entre 1803 et 1938

Source : Florence Rionnet, L’Atelier de moulage du Louvre (1794-1928) (voir bibliographie)

Par ailleurs, pourquoi ces antiques-ci ? les quatre statues sont très célèbres, ce qui peut expliquer ce choix, mais elles ne sont pas les seules. On peut par exemple nommer le Groupe du Laocoon (attribué à Agésandrois, Polydoros et Athénodoros, vers 40 avant J.-C.), extrêmement célèbre ; il s’agit peut-être là d’une question pratique, puisqu’une reproduction de cette statue ou d’une autre possédant des dimensions comparables, comme le Guerrier combattant (Agasias d’Ephèse, IIIe-Ier siècle avant J.-C.), aurait eu des difficultés à être installée dans une des niches de la Salle du Dôme, à moins d’être considérablement réduite, ce qui aurait fait perdre à la statue son essence. Toutefois, un grand nombre d’autres statues antiques célèbres auraient pu y entrer, comme la Vénus de Milo (IIIe-Ier siècle avant J.-C.) ou l’Antinoüs du Belvédère (école de Praxitèle, Ve-IVe siècle avant J.-C.). Pourquoi ces quatre-là ? que représentaient-elles aux yeux des personnes ayant pensé le Salon de l’Empereur ?

laocoon et guerrier combattantGroupe du Laocoon, vers 40 avant J.-C., sculpture en marbre attribuée à Agésandros, Polydoros et Athénodoros, H. 2,42 m, L. 1,60 m, Rome, Musée Pio Clementino, inv. 1059 ; Guerrier combattant, dit Gladiateur Borghèse, vers 100 avant J.-C., copie grecque en marbre d’Agasias d’Ephèse, d’après un original grec en bronze attribué à Lysippe (IVe siècle avant J.-C.), H. 1,99 m, Paris, Musée du Louvre, inv. MR 224

Sources images : wikimedia, www.faustula.free.fr

antinous et venus de miloAntinoüs du Belvédère ou Hermès du Belvédère, vers 40 avant J.-C., copie romaine en marbre d’un original grec attribué à l’école de Praxitèle (Ve-IVe siècle avant J.-C.), H. 1,95 m, Rome, Musée Pio Clementino, inv. 907 ; Aphrodite, dite Vénus de Milo, IIIe-Ier siècle avant J.-C., sculpture en marbre, attribution ?, H. 2,02 m, Paris, Musée du Louvre, inv. MA 399

Sources images : www.villasperanza.blogpost.com, www.revendeurs.rmngp.fr

Pour répondre à ces questions, il faudra attendre des recherches plus poussées sur le sujet, notamment dans les archives de la Société des Antiquaires de Picardie qui, rappelons-le, fut à l’origine de l’édification du Musée de Picardie. En attendant, il ne faut pas hésiter à se rendre sur place pour admirer ces moulages, témoignages précieux d’une époque, d’une mode, d’une pensée.

Thérèse Kempf

UPJV – L2 Histoire de l’art

Bibliographie :

Gabriel BADEA-PÄUN, Le style Second Empire, Architecture, décors et art de vivre, Paris, Citadelles & Mazenod, 2009, 204p.

Catherine GRANGER, L’Empereur et les Arts, La liste civile de Napoléon III, Ecole Nationale des Chartes, Paris, 2005, 872p. (p. 301-302)

Jacques FOUCART-BORVILLE, Histoire du Musée de Picardie, Eklitra, Amiens, 1997

Florence RIONNET, L’Atelier de moulage du Musée du Louvre (1794-1928), Paris, ED. Réunion des musées nationaux, 1996, 410p.

Joseph LAVALLEE, Galerie du Musée Napoléon, T. 7, publié par Filhol, Artiste-graveur et éditeur, Paris, 1810, 299p. (p. 104) (ouvrage gratuit en ligne sur books.google.fr)

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s