Nouveau département des arts de l’Islam au musée du Louvre – Rudy Ricciotti et Mario Bellini

En 2003, le président et directeur du musée du Louvre, Henri Loryette, sur le vœu du Président de la République Jacques Chirac, a lancé un concours pour créer un nouvel espace d’exposition afin d’accueillir les collections des arts de l’Islam.

1.1Vue du couvrement depuis le toit du palais royal

source image : musée du Louvre

Le projet consistait à aménager la cour Visconti, en la couvrant pour pouvoir profiter d’un espace tout particulier, intégré au musée du Louvre mais différencié des collections « classiques ». Ce sont les architectes Rudy Ricciotti et Mario Bellini qui ont remporté ce concours en proposant un aménagement du sous-sol, et un couvrement de la cour intérieure par une grande verrière, créant ainsi un écrin précieux de 2800 m².

Ce projet a donc nécessité huit ans de travail, depuis le développement de la conception jusqu’à la réalisation. Il s’agit d’une période courte pour un projet aussi complexe conçu dans un véritable mouchoir de poche. Le chantier en lui-même s’étend de 2008 à 2012 et a coûté 98.5 millions d’euros ; il fut inauguré le 18 septembre 2012 par le Président François Hollande. Ce huitième département accueille aujourd’hui les collections inédites des arts de l’Islam, soit près de 3000 œuvres exposées, issues de plus d’un millénaire d’histoire et provenant de trois continents. Cette collection existante du musée a été complétée pour l’occasion par le musée des Arts Décoratifs de Paris, ainsi que par l’importante donation Pantanella-Signorini en 2009, soit plus de cent œuvres.

1.2Montage biographique de Rudy Ricciotti ; Musée des Civilisations d’Europe et de Méditerranée, Marseille, 2002-2013 ; Centre Chorégraphique National, Aix-en-Provence, 1999-2006

Montage : © Laetitia Grucy

Source images :  Rudi Ricciotti

Rudy Ricciotti, né à Alger en 1952, est un architecte français basé à Bandol dans le Var, d’influence très méditerranéenne (il se définit lui-même comme un architecte local). Il fut en effet diplômé de L’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille en 1980, et l’on peut voir ses œuvres majeures comme le Pavillon noir, le centre chorégraphique national, à Aix-en-Provence, terminé en 2006, ou le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) à Marseille, ouvert en 2013. Ricciotti fut « boudé » pendant de longues années à cause de son discours parfois cru et contestataire ; il est d’ailleurs l’auteur de quelques manifestes où il dénonce les absurdités ou les contradictions de l’architecture actuelle. Par exemple dans HQE (haute qualité environnementale), lettre adressée au sénateur Michel Thiollière, maire de Saint-Étienne, il dénonce le diktat des normes environnementales. Ricciotti défend l’utilisation du béton brut, et l’intégration de formes plutôt organiques modélisées par informatique. Il travaille la linéarité mais également le mouvement créé numériquement et réalisable avec les nouvelles techniques de coffrage dont nous disposons aujourd’hui.

Mario Bellini

Montage biographique de Mario Bellini ; esquisse pour un couvrement ; ligne de sièges « Bambole »

Montage : © Laetitia Grucy

Source image : Mario Bellini

Mario Bellini est né en 1935 à Milan et fut diplômé de l’École Polytechnique en 1959. Son travail est autant tourné vers l’architecture et le design urbain que vers l’ameublement et le design industriel. Il est l’auteur de la ligne de fauteuils Bambole et des premiers dessins pour le couvrement du Département des arts de l’Islam du Louvre. Il a également dessiné la façade du forum de Vérone, projet sensiblement proche de l’espace Aimé Césaire de Gennevilliers créé par Ricciotti. Ce n’est certainement pas un hasard si ces deux architectes ont travaillé ensemble sur le projet du nouveau département des arts de l’Islam, leur approche de la façade animée étant sensiblement la même.

 Pour accueillir cette collection il a fallu trouver des espaces fonciers disponibles dans le palais ; la cour Marly et la cour Puget avaient déjà été couvertes mais il ne s’agit pas du tout de la même configuration. La cour Visconti est située dans l’aile sud du Louvre, on y accède par la porte Denon qui mène au rez-de-chaussée à la galerie des antiquités étrusques et romaines, et au premier étage à la galerie des peintures italiennes. Au niveau de l’entre-sol, on passe par un petit couloir sombre de béton noir pour enfin aboutir sur la cour ouverte, inondée d’une lumière douce.

2.1Coupe longitudinale modélisée numériquement

Source image : musée du Louvre

Le département est constitué de deux niveaux ; il a donc fallu créer un sous-sol. Sans risquer que les façades du bâtiment existant ne bougent, les architectes ont donc réalisé un carottage de 8 à 9 mètres de profondeur, puis ont injecté au fur et à mesure du ciment sous pression afin de réaliser le terrassement. Les façades reposant sur d’épaisses colonnes de pierre dure, la manœuvre était étroite. Les architectes craignaient un éventuel effondrement des façades ; il a fallu faire preuve d’ingéniosité pour réaménager les fondations. Pour acheminer les matériaux dans ce petit espace clos, on a installé une grue en pont par-dessus l’aile Denon, sur le quai François Mitterrand. Ce sous-sol présente huit colonnes de béton pour soutenir le plancher, doublées par les prolongements des huit piliers qui soutiennent le couvrement au niveau supérieur.

Ce grand couvrement est une unique feuille rigide composée de huit-mille tubes très fins, assemblés sur place, reposant uniquement sur huit poteaux de moins de 30 centimètres de diamètre. Ce système masque tous les efforts de structure ; on distingue à peine comment une telle super-structure tient debout, ce qui donne une impression générale de légèreté. La forme a été pensée par les architectes afin de disposer de différentes hauteurs à l’intérieur de l’espace d’exposition, créant ainsi un jeu de vagues par rapport à l’architecture classique. L’espace est d’ailleurs fermé tout autour par des parois de verres qui permettent de profiter de ce patrimoine classique.

2.2Montage de la progression de construction du couvrement

Montage : © Laetitia Grucy

Source image : musée du Louvre

Cette grande verrière de 48 mètres sur 32 est constituée de trois épaisseurs ; tout d’abord une feuille de verre articulée dans une armature de métal, entourée à l’extérieur et à l’intérieur d’un voile de grillage, de maillage doré. Au total mille huit cent six éléments carrés ou triangulaires forment cette verrière tout à fait unique dans un jeu de plis et de replis qui exploite complètement l’outil informatique pour la gestion de géométrie complexe. Les ingénieurs ont optimisé au maximum ces panneaux de verre en testant leur résistance et en cherchant l’épaisseur minimum, ce qui donne ce poids si léger de 50 kg/m². Très léger mais très solide, c’est un véritable tapis volant de verre et de métal translucide qui flotte dans l’air, constitué de matériaux destinés à tamiser l’intensité lumineuse de l’espace d’exposition et à révéler l’architecture néo-classique de l’ancien palais royal. Le revêtement est ainsi conçu pour permettre un éclairage doux et naturel, et jouer sur la transparence pour créer un dialogue entre l’architecture classique propre au patrimoine du Louvre et la nouvelle esthétique actuelle.

Aux premier et second étages du palais royal, des fenêtres ont été débouchées afin de voir la couverture, avec sa variable chromatique en fonction de la lumière naturelle.

On ne peut pas vraiment parler d’un bâtiment car on ne voit que l’intérieur ou seulement le couvrement, ce que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir dans un bâtiment classique.

2.3Vue panoramique de l’intérieur du niveau supérieur

Source image : musée du Louvre

C’est un projet onirique : le sous-sol est sombre afin d’accueillir les œuvres les plus fragiles, comme les tissus, les papiers ; au niveau principal sont exposés des céramiques et des métaux, éclairés par une lumière naturelle presque poétique. Les architectes ont cherché à maintenir une certaine magie du voile en suspension, porté par le souffle du vent. On peut imaginer une interprétation poétique du voile qui se lève sur ces collections particulières qui ont du mal à trouver leur place dans les musées, c’est pourquoi on leur accorde un département un peu « à part », non pas pour les mettre à l’écart mais plutôt pour signifier leur singularité. On peut y voir aussi le voile qui protège les œuvres, c’est un des buts principaux d’un musée : conserver les chefs-d’œuvre et les présenter au public. Henri Loryette, le président et directeur du musée, considère que le Louvre a dans ses gènes de toujours aller de l’avant, que c’est un musée en perpétuelle évolution, capable de toujours se renouveler. L’insertion d’une architecture moderne conforte donc cette idée de pérennité et d’évolution ; il ne voulait pas tomber dans le pastiche d’une architecture palatiale, mais construire un bâtiment nouveau. D’ailleurs le choix d’un volume unique plutôt qu’une galerie est voulu ; la grande majorité des œuvres sont des objets et de ce fait les vitrines ont été conçues pour pouvoir en faire le tour et apprécier l’aspect tridimensionnel. Si on veut pousser l’interprétation à ses limites, on peut aussi y voir une référence à la tente bédouine, au tissu, aux dunes de sable du désert… et même l’ambiance tamisée, dorée, est directement en lien avec les collections. Il y a véritablement un discours cohérent entre le décor et les œuvres exposées.

3.1Détails des effets de couleur du couvrement par rapport à l’architecture classique

Montage : © Laetitia Grucy

Source image : musée du Louvre

Ricciotti, par son discours cinglant, incarne la figure d’un architecte très engagé, notamment dans la mise à l’épreuve de la technique. Il attache une importance toute particulière à l’art de construire, au travail des ingénieurs. On pourrait dire que son œuvre allie la vérité de l’ingénierie, c’est-à-dire des « bâtiments à fort coefficient de main-d’œuvre », avec une certaine poésie grâce à l’emploi de formes naturelles souples et libérées des codes de la modernité. Il dit lui-même : « mais laissez l’architecture moderne là où elle est ! c’est très bien, aujourd’hui faut passer à autre chose« . Il est véritablement en rupture avec le modernisme et le déconstructivisme. Incompris dans le début de sa carrière, il reçut le Grand Prix de l’Architecture en 2006, et son travail fut enfin reconnu et même plébiscité. Habitué de l’utilisation du béton brut, Ricciotti utilise pourtant le verre et le métal pour composer la couverture de ce chef-d’œuvre. Avec ce projet il défit littéralement la tradition pourtant si chère au musée du Louvre en proposant une forme résolument nouvelle qui rompt complètement avec la tradition néoclassique rigide et ordonnée. Si l’aspect de cette verrière est libre et décomplexé, il n’est cependant pas dénué d’une certaine organisation structurée. Il renouvelle donc le motif avec un intérêt certain pour l’ornement (encore une fois en relation avec le programme) mais en s’inscrivant avec respect dans le patrimoine qui l’entoure.

3.2Montage de comparaisons : Leoh Ming Pei, Pyramide du Louvre, 1989 ; Shigeru Ban, Jean de Gastines, Centre Pompidou, Metz, 2010 ; Jean Nouvelle, Louvre d’Abou Dhabi, 2014

Montage : © Laetitia Grucy

Source images : musée du Louvre

On peut effectuer un rapprochement évident avec la Pyramide de Pei. Déjà le musée de Louvre avait tendu la main à l’architecture contemporaine, et poursuit avec ce huitième département en reprenant le motif de la verrière géométrique. Pour le Centre Pompidou de Metz, on retrouve la même idée de couvrement unique modélisé avec l’outil informatique, ce qui donne cette forme souple si particulière. Ici on a une charpente en bois mais on retrouve le motif en nid d’abeille. Enfin le Louvre d’Abou Dhabi, conçu par Jean Nouvel, est un ensemble de « boîtes » qui serviront à exposer les œuvres en petits groupes, le tout recouvert d’une immense coupole à motifs organiques. L’effet de transparence produit rappelle ici aussi le contexte arabisant, créant une atmosphère tamisée. On peut noter une tendance des musées à se détacher de leur espace d’exposition ; le musée n’est plus un bâtiment mais juste un volume donné, libre et couvert.

3.3Détail du couvrement

Source image : musée du Louvre

Pour conclure on peut dire que la création de ce huitième département du musée du Louvre fut un réel défis, admirablement réussit par les architectes Rudy Ricciotti et Mario Bellini. Ce projet permet de créer de toutes pièces un nouvel univers, réinventant les atmosphères traditionnelles du Moyen-Orient revues par l’Occident. Un voile modéré se déploie en toiture afin de couvrir un espace unique d’exposition. L’architecture et les œuvres se répondent, se complètent, créant ensemble un lieu d’exception. Ce bâtiment (si on peut le nommer ainsi) s’inscrit dans le mouvement de super-modernisme, contemporain, avec sa toiture qui fait office de façade lisse, jouant sur la transparence et les jeux de lumière, et sa forme si particulière de voile aérien.

Laetitia Grucy

UPJV – L3 Histoire de l’Art

Bibliographie :

Charlotte et Peter FIELL, Industrial Desig A-Z, Londres, Taschen, 2001

Rudy RICCIOTTI, HQE, transbordeurs, Marseille, 2006

Dominique ARIS, Elisabeth HENRY, Adeline PITARD, Architecture de la culture, culture de l’architecture [1959-2009], Edition du Patrimoine, Centre des monuments nationaux, Paris, 2009, p. 174

Les 100 bâtiments de l’année 2012, une année d’architecture en France, AMC Le moniteur d’architecture n°220, Le Moniteur, Paris, 2012, p. 28

Le département des Arts de l’Islam, ouverture des nouveaux espaces, dossier de presse de l’inauguration, 22 septembre 2012

Francis RAMBERT (dir.), Ricciotti architecte, Cité de l’architecture et du patrimoine, Paris, 2013

2 commentaires

    1. Bonjour Léa,
      Malheureusement non… nous allons tâcher de nous renseigner à ce sujet ; si vous-même vous trouver des informations dessus, n’hésitez pas à nous en informer.
      Bien à vous,
      T. K.

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