Le cabinet de Charles-Joseph Lemarchand, 1805-1810 – Découverte du style Empire

Un cabinet réalisé par Charles-Joseph Lemarchand (1759-1826) entre 1805 et 1810, actuellement exposé et conservé au Musée des Arts Décoratifs de Paris sous le numéro d’inventaire Inv. ARMEE 2007.2.104, permet au visiteur de découvrir le style Empire qui se développe au début du XIXe siècle, reflet des changements que le nouveau pouvoir amène.

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Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet, 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image: fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Montage photo: ©Thérèse Kempf

Mais tout d’abord, qu’est-ce qu’un cabinet ? Présent dès l’Antiquité, en Egypte et dans le monde romain notamment, ce meuble connaît un véritable succès à la Renaissance ; destiné à contenir des objets et documents précieux, il est composé d’un coffre rectangulaire à deux vantaux, ouvrant sur des tiroirs et/ou des casiers ; il peut être simplement déposé sur une table haute (cabinet portatif) mais, le plus souvent, particulièrement lorsque ses dimensions sont plus importantes, on lui ajoute un socle ou un piétement plus ou moins élaboré. Il s’agit donc d’un meuble de grand luxe, commandé par les rois, princes de l’Eglise, grands commerciaux, nobles ou riches bourgeois.

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Image 1: Petit cabinet anversois avec monstres marins, v. 1650-1680, placage d’ébène, décor brodé de soie et fils d’or et d’argent, H. 25.6 cm, L. 33.3 cm, P. 17.3 cm, BS Fine Art & Antiques

Source image : anticstore

Image 2: Cabinet flamand, fin XVIIe – début XVIIIe, écaille et ébène, H. 162 cm, L. 107 cm, P. 43 cm, Antiquités Biau

Source image : anticstore

Montage photo : ©Thérèse Kempf

Notre meuble a souvent été qualifié de bonheur-du-jour, meuble en général destiné aux dames pour l’écriture, le plus souvent composé d’une table à pieds hauts et minces surmontée d’une armoire cubique de forme réduite, fermée par des vantaux ouvrant sur des rangements. S’il est vrai que l’aspect de notre meuble s’en rapproche, l’espace du plateau semble toutefois insuffisant pour qu’on puisse y écrire ; c’est pourquoi les spécialistes le voient davantage comme un cabinet surmontant une table de console.

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Image 1 : Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet, 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image : fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Image 2 : Bonheur-du-jour style George III, v. 1785, acajou, H. 103.5 cm, L. 79.5 cm, P. 53.5 cm, Angleterre, collection privée

Source image : Ronald Philips antiques

Montage photo : ©Thérèse Kempf

Ce cabinet sort donc de l’atelier d’ébéniste Lemarchand, fondé par Charles-Joseph en 1789, et qui se développera particulièrement sous l’Empire, devenant fournisseur breveté du Garde-Meuble en 1817 ; son estampille se retrouve au dos du montant.

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Estampille C. LEMARCHAND

Source image : antiquites-catalogue

Montage photo : ©Thérèse Kempf

Si l’on n’a pas d’informations précises concernant le commanditaire de ce cabinet, on sait cependant qu’il provient de l’appartement du gouverneur des Invalides, appellation donnée jusqu’en 1892 à la personne qui assurait la direction de l’hôtel des Invalides à Paris. On peut dès lors émettre l’hypothèse qu’il s’agirait d’une commande de Napoléon Ier, suite à son avènement en 1804, visant à redécorer les anciennes demeures royales et à relancer l’industrie du luxe; les dates de réalisation du meuble (entre 1805 et 1810) et sa fonction semblent par ailleurs appuyer cette hypothèse. Par la suite, en 1909, le cabinet sera déposé par le Ministère de la Guerre au Musée des Arts Décoratifs où il est actuellement exposé.

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Paris, Musée des Arts Décoratifs, salle « le beau idéal » : un style pour l’Empire

Source image : Musée des Arts Décoratifs

Montage photo : ©Thérèse Kempf

Penchons nous à présent sur la composition du meuble. Il s’agit d’un cabinet à deux corps, mesurant 91.5 centimètres de long pour 130 de haut et 55 de profondeur. Son bâti est en chêne quand l’intérieur est en cèdre, le tout plaqué d’acajou de Cuba moucheté ; l’intérieur des tiroirs est en if, on a posé à son sommet une plaque de marbre et coincé un miroir entre ses pilastres inférieurs arrières.

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Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet, 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image: fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Montage photo: ©Thérèse Kempf

La partie haute du cabinet, rectangulaire, se compose d’un ouvrant à deux vantaux ornés de bronzes dorés représentant deux femmes dénudées : debout sur des coquilles, celle de gauche tient une pomme et a un dauphin à ses pieds (il pourrait s’agir de Vénus et d’une allégorie de l’Eau), quand la seconde figure tient une lampe à huile allumée et un carquois est posé à ses pieds (il pourrait s’agir d’une allégorie du Feu).

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Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet (détails), 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image: fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Montage photo: ©Thérèse Kempf

Les montants sont également ornés de deux figures évoquant les Cariatides présentes dans les monuments antiques : des gaines en bois constituent le corps, des têtes de femmes couronnées de fleurs, en bronze, sont posées dessus, et des pieds, en bronze également, portent le tout.
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Image 1: Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet (détail), 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image: fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Image 2 : Athènes (Grèce), Acropole, vue sur les Cariatides à l’entrée de l’Erechthéion, fin du Ve siècle avant Jésus-Christ

Source image : bmw323i.eklablog.com

 Montage photo : ©Thérèse Kempf

Le tiroir en ceinture est orné à la serrure d’un bronze doré d’applique représentant deux génies ailés tenant respectivement un lion et un mouton, agenouillés de part et d’autre d’un autel enflammé ; des décors à palmette ornent les extrémités du tiroir.

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Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet (détail), 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image: fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Montage photo : ©Thérèse Kempf

Une fois ouvert, le cabinet se divise en trois niveaux, celui inférieur comportant quatre tiroirs aux boutons en bronze et deux casiers, le niveau intermédiaire un casier unique, et le casier supérieur trois casiers.

Enfin, la partie basse soutient la partie supérieure grâce à des montants à pilastres surmontés de deux têtes de lions en bronze, coiffés de némés (rappelant ainsi les sphinx égyptiens) : ces pilastres reposent sur une base rectangulaire surélevée ayant un léger renfoncement sur l’avant ; un miroir occupe la surface du fond, complétant ainsi cet ensemble.

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Image 1 : Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet (détail), 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image: fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Image 2 : Basse-Egypte, plateau de Gizeh, Sphinx de Gizeh, autour de 2500 avant J.-C., H. 20.22 m, L. 73.5 m, l. 14 m

Source image : viator

 Montage photo : ©Thérèse Kempf

On retrouve dans ce meuble les caractéristiques des structures du mobilier du style Empire : l’ensemble est régit par des lignes droites et par une composition géométrique et symétrique, offrant un ensemble massif, imposant, presque sévère et solennel. L’ajout du miroir permet tout de même d’en alléger le support et de donner l’impression d’un agrandissement de l’espace.

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Image 1 : Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet, 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image : fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Image 2 : Jacob D. & R. Meslee, Commode, v. 1810, acajou, bronze doré, marbre, H. 98 cm, L. 139 cm, P. 66.5 cm, collection privée

Source image : sotheby’s

Montage photo : ©Thérèse Kempf

Les matériaux employés sont également révélateurs du style Empire : tout d’abord, le placage en acajou, bois exotique particulièrement apprécié des ébénistes de l’Empire, notamment pour le mobilier de luxe ; l’intérieur des tiroirs, en if, autre bois précieux, rajoute au caractère luxueux du cabinet et à la volonté de Napoléon Ier de relancer l’industrie du luxe ; le décor, uniquement constitué de bronze doré, est un élément clé du vocabulaire décoratif de cette époque ; enfin, la plaque de marbre qui couronne le meuble, matériau que l’on retrouve régulièrement dans le mobilier Empire.

table de toilette

Image 1 : Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet, 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source image : fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Image 2 : Jacob Frères, Table de toilette, v. 1800, if, bronze doré et patiné, marblre blanc, glace, H. 140 cm, L. 132 cm, P. 73 cm, Château de Malmaison

Source image: cma expositions

Montage photo : ©Thérèse Kempf

Enfin, le décor du cabinet nous révèle le goût del’époque pour l’Antiquité égyptienne et gréco-romaine : palmes et têtes de lions coiffées d’un némès (coiffe des pharaons) nous rappellent l’Egypte, et sont certainement inspirées des planches du Voyage en Haute et Basse Egypte publié  par Dominique Vivant-Denon (1747-1825) en 1812. Les montants en formes de Cariatides, les génies ailés autour de l’autel et les figures allégoriques de l’Eau et du Feu sont quant à eux autant d’éléments inspirés de l’Antiquité gréco-romaine ;  à propose des motifs féminins ornant les vantaux, on les retrouve dans un recueil de dessins de Lemarchand-Thuillier, conservé au Cabinet des dessins du Musée des Arts Décoratifs, ce qui laisse supposer que Charles-Joseph Lemarchand dessinait et exécutait lui-même dans son atelier les bronzes qui devaient décorer ses meubles. Un décor dans son ensemble sobre, élégant, le bronze permettant de mettre en avant la couleur sombre du bois, constituant là une des caractéristiques du décor de style Empire.

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Images de gauche : Charles-Joseph Lemarchand, Cabinet (détails), 1805-1810, bâti en chêne, intérieur en cèdre, placage en acajou de Cuba moucheté, bronze doré, tablette en marbre, glace, H. 130 cm, L. 91.5 cm, P. 55 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, Inv. ARMEE 2007.2.104

Source images : Fiche d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs

Images de droite : Projets de bronzes d’applique, Plume, encre noire, aquarelle jaune sur esquisse au crayon, Recueil de dessins de Lemarchand-Thuillier, Cabinet des dessins du Musée des Arts Décoratifs, Inv. CD3076/C et A

Source images : Chefs-d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs, Flammarion, 1985

Montage photo : ©Thérèse Kempf

On peut donc constater que ce cabinet est non seulement révélateur d’un style qui se développe au début du XIXe siècle en France, notamment dans le mobilier, mais aussi d’une période de renouveau : c’est ainsi que les petits ateliers, ayant acquis plus de libertés avec la suppression des Corporations durant la Révolution Française, se transforment peu à peu en véritables entreprises : c’est le cas notamment avec la maison Lemarchand, dont l’activité perdurera tout au long du siècle. Par ailleurs, on voit à travers ce meuble de grand luxe, destiné à une élite, et dont les matériaux sont rares et chers, la volonté du pouvoir impérial de relancer et soutenir l’industrie du luxe. Enfin, le style Empire exprime aussi l’intérêt porté à l’époque pour l’Antiquité gréco-romaine et égyptienne, dont on s’inspire et qu’on interprète avec délicatesse et finesse, utilisant avant tout le bronze et des bois sombres, mettant ainsi en avant un mobilier rigide et imposant… symbole du nouveau pouvoir ?

Thérèse Kempf

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

DEFLASSIEUX Françoise, Guide des meubles et des styles, Paris, Solar, 2005

Chefs-d’oeuvre du Musée des Arts Décoratifs, Paris, Flammarion, 1985

« Arts décoratifs : 1799-1814« , hors-série Beaux-Arts, 1992 ; Levallois-Perret, Nuit et jour, 1992

 

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