La statue de Jean de la Grange, Amiens, Musée de Picardie

A l’origine placée sur la cathédrale d’Amiens, au contrefort de la tour nord, côté ouest, la statue de Jean de la Grange a été déposée lors des restaurations du Beau Pilier en 2003-2004. Elle fut restaurée en 2006 et exposée depuis cette date au Musée de Picardie à Amiens.

IMG_4657

Statue de Jean de la Grange, v. 1375-76, pierre calcaire et traces de polychromie, 200 x 60 x 47 cm, Amiens, Musée de Picardie, inv. MP.D.2004.3-1

Photo : © Julie Laverat

L’état de surface de l’oeuvre, fortement abîmée à cause des intempéries et de la pollution, a nécessité la dépose de la statue et son remplacement in situ d’une copie d’après l’original commandée par le service des Monuments historiques à un tailleur de pierre (Atelier Schiké). Le sculpteur d’origine n’est pas connu. Il s’agit d’une statue en ronde bosse, réalisée dans un bloc monolithe posé en délit, à l’effigie de Jean de la Grange. Elle fut commandée et sculptée sous son épiscopat aux alentours de 1375.

Il porte le chapeau cardinalice par-dessus le capuchon monacal qui lui enveloppe la tête. Le chapeau de cardinal est un indice de datation car le pape Grégoire XI nomma en effet l’évêque d’Amiens cardinal au titre de Saint-Marcel le 20 décembre 1375. La statue ne put donc être réalisée au plus tôt qu’en 1376. Il tient dans ses mains les longs cordons de son chapeau. Il porte une longue robe traînante, par-dessus laquelle est un ample manteau aux draperies multiples et entremêlées. Par-dessous la cape cardinalice, le bas de la robe balaye le sol en sens inverse. La main de gauche a aujourd’hui disparu. En 1865, Viollet-le-Duc et les frères Duthoit étaient déjà intervenus : remplacement de la main droite, du bras gauche et du devant du chapeau. Il y aurait eu une consolidation en 1990, avant la restauration de 2006.

Mais qui est donc ce personnage ? Jean de la Grange est natif du BEaujolais, né vers 1325. Il étudia la jurisprudence et fut reçu docteur en décret. Il entra dans l’Ordre de saint Benoît et obtint successivement plusieurs prieurés bénédictins. Il fut appelé par le roi Charles V à siéger au Parlement de Paris. Le roi lui laissa une grande part des affaires financières ainsi que la surveillance de l’éducation de ses enfants. L’évêché d’Amiens dut donné à Jean de la Grange par le pape Grégoire XI, grâce à l’intercession du roi Charles V, dès le commencement de l’année 1373. Le 20 décembre 1375, le pape Grégoire XI nomma Jean de la Grange cardinal au titre de Saint-Marcel, et dès lors l’évêché d’Amiens fut déclaré vacant. Il conserva cependant le nom de cardinal d’Amiens. A la mort du roi Charles V, Charles VI, mineur, éloigna les anciens conseillers de son père et le cardinal perdit son influence à la cour royale. Il dut quitter la cour et retourner à Avignon. Il y mourut le 24 avril 1402. Sa dépouille dût divisée entre la cathédrale Notre-Dame d’Amiens et l’église collégiale de Saint-Martial d’Avignon. Le monument funéraire d’Avignon, détruit mais connu grâce à un dessin du XVIIe siècle, possédait un ensemble statuaire comme au Beau-Pilier d’Amiens, avec des figures communes.

Le Beau Pilier

IMG_5469

Cathédrale Notre-Dame d’Amiens, le Beau Pilier

Photo : © Julie Laverat

La statue de l’évêque Jean de la Grange s’insère dans un ensemble sculpté dont il est lui-même le commanditaire. Cet ensemble, le Beau Pilier, est un contrefort ajouté à la construction dans le courant des années 1370 contre la face nord de la tour nord de la cathédrale dans le but de soutenir cette dernière qui montrait des signes de déséquilibre, certainement dus à une faiblesse du sous-sol. Neuf statues sous des dais se répartissent par groupes de trois sur le Beau Pilier. Elles prennent place dans une double hiérarchie que dessinent les lignes horizontales et verticales de la composition, privilégiant les personnages situés en hauteur et, dans chaque lignée, le personnage en tête c’est-à-dire le plus visible depuis le parvis.

IMG_5478

Cathédrale Notre-Dame d’Amiens, Contrefort de la tour Nord et suites de statues entre les deux chapelles Saint-Jean-Baptiste et Saint-Jean

Photo : © Julie Laverat

Le niveau supérieur est réservé aux saints personnages avec la Vierge et l’Enfant (qui est en réalité une statue moderne de 1864 des frères Duthoit), saint Jean-Baptiste et saint Firmin le Martyr représenté en céphalophore. Ces personnages sacrés sont liés à l’église d’Amiens avec ses deux patrons : la Vierge et saint Firmin, et la cathédrale possédait une relique majeure de saint Jean-Baptiste, patron du commanditaire. L’origine divine du pouvoir est affirmée par la protection des saints personnages. Au-dessous, Charles V, roi de France, le dauphin Charles, futur Charles VI, et Louis, duc d’Orléans. Au niveau inférieur, les serviteurs de l’Etat avec le cardinal Jean de la Grange, Bureau de la Rivière, premier chambellan, et Jean de Vienne, amiral. Les blasons sculptés à côté de chacune des statues des deux niveaux inférieurs permettent d’identifier les personnages.

Au XIIIe siècle, se développe aussi la figuration de personnages contemporains dans le décor des églises, la multiplication des effigies des donateurs comme c’est le cas ici. Le style des statues rappelle les productions contemporaines de La Ferté-Milon, de la cheminée de la grande salle du château de Poitiers, les sculptures disparues de la Bastille ou de l’église des Célestins de Paris. Elles marquent donc l’apogée d’une manière, d’un certain style de cour correspondant au règne de Charles V.

Une appartenance à un manifeste religieux et politique 

Pour être compris, le Beau Pilier doit être analysé dans le contexte de réalisation des grands ensembles à caractère politique de la deuxième moitié du XIVe siècle. La cour royale de Charles V est le principal centre artistique de l’Occident où convergent des sculpteurs. Depuis le début du XIVe siècle la sculpture sert de plus en plus à la mise en scène d’une idéologie du pouvoir. La figure de Charles V était très présente sur les murs de Paris.

grande vis viollet le duc 1

Coupe et vue perspective de la Grande vis du Louvre rêvée par Viollet-le-Duc

Source image : Patrimoine de France

De nombreux historiens ont noté une parenté entre la Grande vis du Louvre et le Beau Pilier. Ouvrage du maître d’oeuvre Raymond du Temple, cet escalier parisien bâti vers 1360 a été détruit en 1639 et n’est plus connu que par un texte d’Henri Sauval, avocat et historien français du XVIIe siècle. Cet escalier d’apparat permettait de lier les appartements royaux et les pièces publiques, il jouait un rôle important dans la réception des hôtes. Les dix statues étaient aussi posées sur des socles et protégées par des dais. Les sculpteurs furent Jean de Liège, Jean de Saint-Romain, Guy de Dammartin, Jean de Launay et Jacques de Chartres. Par sa position à la cour, le cardinal de la Grange a pu côtoyer les artistes des chantiers royaux de Paris et e Vincennes et aurait pu les faire venir sur le chantier de sa cathédrale. Les restitutions de la Grande vis par Viollet-le-Duc restent célèbres en dépit de leurs multiples erreurs. Elles sont antérieures aux premières fouilles et reposent essentiellement sur la description d’Henri Sauval et l’imagination de Viollet-le-Duc. L’escalier en vis construit à Saumur en 1371, en façade, et décoré de niches dont les sculptures devaient exalter la dynastie des Valois, est le seul témoin conservé de la descendance directe de la grande vis du Louvre.

saumur

Château de Saumur, cour intérieure, escalier en vis, 1371

Source image : Lakévio

C’est le contenu politique de l’édit du Bois de Vincennes de 1374, fixant la majorité des rois de France à l’entrée de leur quatorzième année, et renforçant la succession directe de père en fils, qui semble illustré sur le Beau Pilier d’Amiens.

façade occidentale

La cathédrale d’Amiens fut plusieurs fois le cadre de réunions politiques entre les souverains de France et d’Angleterre (1264, Louis IX et Henri III Plantagenêt ; 1279, Philippe III le Hardi et Edouard Ier Plantagenêt ; 1329, Philippe VI de Valois et Edouard III Plantagenêt). Clairement visible depuis le parvis de la cathédrale, personne ne peut manquer de voir la statue du roi. L’iconographie du Beau Pilier, en pleine guerre de Cent Ans, sur la façade d’un édifice où le roi d’Angleterre était venu trois fois et où il avait rendu hommage deux fois au roi de France était un geste politiquement fort, de propagande en quelque sorte.

D’autres causes ont peut-être renforcé Jean de la Grange dans son choix de l’iconographie du Beau Pilier : imposer la légitimité du Valois comme roi de France face aux prétentions de Charles de Navarre Evreux pour lequel les sympathies étaient nombreuses à Amiens. En faisant réaliser le Beau Pilier d’Amiens Jean de la Grange soulignait sa loyauté au roi Valois et à sa lignée. C’est donc un manifeste politique autant que religieux, qui s’inscrit dans un contexte marqué par l’affirmation du pouvoir sous Charles V.

Julie Laverat

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

ANDRE, Aurélien, Le Beau Pilier de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens, sa place dans l’iconographie politique du XIVe siècle, Bulletin de la société des Antiquaires de Picardie 1er trimestre 2003 n°667, pp. 543-568

ANDRE, Aurélien, BONIFACE, Xavier, BOUILLERET, Jean-Luc (sous la dir. de), Amiens, la grâce d’une cathédrale, Strasbourg, Editions la Nuée Bleue, 2012, pp. 212-217

Dossier d’oeuvre au Musée de Picardie avec extraits d’ouvrages de G. DURAND ou encore M. RIGOLLOT

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s