Les sépultures mérovingiennes masculines du Musée de Picardie (Amiens)

Au sous-sol du Musée de Picardie, à Amiens, consacré à l’Antiquité et aux recherches archéologiques, a été mis en place un secteur présentant au public un ensemble de sépultures et mobiliers funéraires mérovingiens, nous permettant de découvrir les pratiques funéraires de cette dynastie qui régna sur une très grande partie de la France et de la Belgique actuelles, du Ve siècle au milieu du VIIIe siècle, et plus particulièrement dans la région picarde.

Méro-2056

Amiens, Musée de Picardie, sous-sol, secteur mérovingien

Photo : © Jean-François Fournier

La première chose qui attire le regard lorsqu’on arrive dans ce secteur, est la présentation d’un sarcophage de chef franc du début du VIIe siècle, découvert à Noroy, dans l’Oise.

Méro-1908

Sarcophage de guerrier franc, déb. VIIe siècle, découvert à Noroy (Oise), Amiens, Musée de Picardie, inv. 1876.1855

Photo : © Jean-François Fournier

Il s’agit d’un sarcophage en pierre monolithe, sans aucun décor sculpté, aux parois droites, plus large au niveau de la tête que des pieds, et qui semble se rétrécir légèrement vers le bas. Des trous sur les rebords supérieurs du sarcophage peut faire supposer que son couvercle était sellé par des clous. On remarque également un trou au fond du sarcophage, qui devait permettre l’écoulement des liquides.

trous sarcophage

Sarcophage de guerrier franc, faces extérieure avant (1.), extérieure arrière (2.) et extérieure droite (3.), déb. VIIe siècle, découvert à Noroy (Oise), Amiens, Musée de Picardie, inv. 1876.1855

Photos : © Jean-François Fournier

Montage : © Thérèse Kempf

Méro-1909

Sarcophage de guerrier franc, déb. VIIe siècle, découvert à Noroy (Oise), Amiens, Musée de Picardie, inv. 1876.1855

Photo : © Jean-François Fournier

A travers cette sépulture, on constate l’influence de la tradition gallo-romaine, où l’usage de ce type de sépulture était fréquent.

nécropole de saint sauveur

La nécropole mérovingienne de Saint-Sauveur (Somme)

Source image : Revue archéologique de Picardie

Les sarcophages restaient toutefois un mode de sépulture réservé aux grands de ce monde. La nécropole de Saint-Sauveur (Somme) nous en fournit un bon exemple. En effet, 40% des inhumations qui y ont été découvertes sont dans des tombeaux en bois, 32% en pleine terre, 5% seulement sont placées dans un sarcophage ; notons aussi que deux corps uniquement semblent avoir été inhumés avec un linceul. Ces différents modes d’inhumations sont le résultat d’influences germaniques (notamment pour les inhumations en pleine terre) et gallo-romaine (pour les cercueils).

tombes 237 et 288

Nécropole de Saint-Sauveur (Somme), tombes 237 et 238

Source image : Revue Archéologique de Picardie

tombes 84 et 76

Nécropole de Saint-Sauveur (Somme), tombes 84 et 76

Source image : Revue Archéologique de Picardie

Au Musée de Picardie, sont reproduits les schémas de deux tombes de guerriers qui y ont été découvertes : la tombe 69 bis, datant de 485-560 après J.-C., et la tombe 14, datant de 620-690 après J.-C.. On peut observer les marques entourant les corps, qui laissent deviner la trace du bois formant le cercueil, aujourd’hui disparu.

tombes 14 et 54

Tombe de guerrier, 620-690 ap. J.C., Prov. : tombe 14, Saint-Sauveur (Somme), Amiens, Musée de Picardie, inv. D.90.6.9

Tombe de guerrier, 530-580 ap. J.C., Prov. : tombe 54, Saint-Sauveur (Somme), Amiens, Musée de Picardie, inv. D.90.6.3

Photos : © Jean-François Fournier

Pour marquer les sépultures, les Mérovingiens avaient recourt à différentes méthodes. Il pouvait s’agir d’enclos réels ou figurés, c’est-à-dire soit des clôtures de haies vives, dont les rameaux étaient entrelacés ou tressés, cela dès le IVe siècle, soit des murettes et bornes, c’est-à-dire l’emploi de matériaux durs pour délimiter tel ou tel espace des cimetières, comme des murs de galets maçonnés à la chaux grasse, soit l’encerclement des sépultures avec du sable et de la terre noire (il s’agit dans ce dernier cas de quelque chose qui reste assez rare).

On trouve également, surtout dans les sépultures mérovingiennes tardives, des pierres tombales apparentes ou des monuments verticaux de bois ou de pierre marquant l’emplacement de la sépulture. Il peut s’agir de stèles plates, posées à même le sol, parfois à l’intérieur de la sépulture, généralement ornées d’un décor gravé, ou bien d’épitaphes, dont l’usage est le plus fréquent, dans les villes notamment, et mettant en avant une influence gallo-romaine.

Au Musée de Picardie, deux épitaphes accompagnant des sépultures masculines sont exposées.

Méro-1917

Épitaphe de Oissy,  début VIIe siècle ap. J.C., Amiens, Musée de Picardie, inv. 2005.3.1

Photo : © Jean-François Fournier

Le première, appelée Épitaphe de Oissy, date du début du 7e siècle et provient, on l’aura compris, de Oissy (Somme), où elle était située dans un mur du parc du château du XIXe siècle, près de l’église et du cimetière actuels. Elle porte l’inscription

« HELI […] NVS. HIC R(e)QVIESCIT IN PACE FIXI T AN(nos) XXXXX DE(fu)NCTV(s) ES(t) VBI FI(ci)T SEP TE(m)BER DIES VI »

ce qui signifie « Heli…nus. Qu’il repose en paix, il a vécu 50 ans, il s’éteignit lorsque septembre a atteint son 6e jour ». On constate ici qu’il s’agit d’une épitaphe faisant uniquement mention de l’état civil du défunt, un certain Heli…nus, de son âge au moment de son décès et de la date à laquelle celui-ci est arrivé.

Méro-1930

Épitaphe d’Adalhildis, VIIe siècle ap. J.C., Amiens, Musée de Picardie, inv. 2005.3.2

Photo : © Jean-François Fournier

La deuxième épitaphe, dite Épitaphe d’Adalhildis, date également du VIIe siècle, et a été découverte à Amiens, dans la cours de l’évêché, dans une zone de sépulture à proximité de l’actuelle cathédrale, en 1850. Elle indique

« IN CHRISTO PO NOMINE/ ADALHILDIS HIC REQVIISCIT IN PACE VIXIT ANNUS XXL(?) DEFVNCTVS EST V [n]OVEMRISRI LTO DIIS XV T »

ce qui signifie « Au nom du Christ, Adalhildic ici repose en paix, il a vécu (?) ans, il s’éteignit en novembre le 20e jour ». Là encore, il est fait mention de l’état civil du défun, de son âge au moment du décès et du jour de celui-ci, mais il indique également l’appartenance à la religion chrétienne du défunt, donc l’influence gallo-romaine qui s’établit peu à peu chez les Francs ; l’épitaphe est par ailleurs décorée de deux colombes se faisant face, buvant dans un vase cruciforme décoré d’une croix en X, et deux croix réalisées dans les champs extérieurs, marquant là-encore l’appartenance chrétienne du défunt.

Méro-1905

Sarcophage de guerrier franc, déb. VIIe siècle, découvert à Noroy (Oise), Amiens, Musée de Picardie, inv. 1876.1855

Photo : © Jean-François Fournier

Si l’on revient à notre chef guerrier franc, inhumé dans son sarcophage, on peut tout d’abord observer qu’il a été allongé sur le dos, les bras le long du corps, c’est-à-dire la position qui revient le plus souvent dans les inhumations mérovingiennes. La tête est ici tournée sur la droite, mais généralement le mort a le regard tourné vers le ciel. Les bras peuvent également être ramenés vers l’abdomen, jointes (pour les chrétiens) ou croisées (pour les païens). Plus rarement, on peut observer la position assise, repliée ou face contre terre.

positions corpsNécropole de Saint-Sauveur (Somme), tombes 117 et 292

Tableau de position des corps

Source images : Revue Archéologique de Picardie

Si l’on prend l’exemple de la nécropole de Saint-Sauveur, on constate que les corps sont quasi tous déposés en décubitus dorsal (sur le dos), les jambes tendues, parallèles ; la disposition des bras le long du corps est également la plus fréquente (40%), même si on peut observer des variations (cf. tableau).

Intéressons-nous à présent au mobilier funéraire exclusivement masculin, c’est-à-dire les armes qui accompagnent le guerrier dans la tombe en retournant une fois de plus à notre chef guerrier franc, et citons Tacite « Les armes du mort, parfois aussi son cheval, sont livrés aux flammes avec lui »  (La Germanie, XXVII, éd. Jacques Perret, Paris, 1949, p. 86) ; l’historien et sénateur romain nous permet par là de comprendre que cette tradition issue des Germains se retrouve chez les Mérovingiens, se différenciant ainsi de la tradition romaine, chez qui le dépôt de mobilier dans la sépulture était condamné par les juristes comme un abus, et gallo-romaine, chez qui le défunt n’emmenait rien non plus, sauf parfois des objets familiers, comme un vase ou une pièce.

mobilier funéraire sarcophage mp

Sarcophage de guerrier franc, déb. VIIe siècle, découvert à Noroy (Oise), Amiens, Musée de Picardie, inv. 1876.1855

Photo : © Jean-François Fournier

Les guerriers francs étaient donc enterrés avec leurs armes, comme ici : on peut observer à la gauche du mort, la lame en fer de son épée, ainsi que la lame en fer de son scramasaxe, arme franque, prenant la forme dans couteau semi-long à un tranchant long sur le côté de la lame, l’autre côté n’étant affûté qu’à son extrémité. Sur les pieds du mort a été déposée sa hache : le manche devait longer les jambes, la lame en fer reposant au niveau des mollets. Sur le côté droit du mort était posée la lance, la lame en fer à double douille orientée vers le bas. Enfin, aux pieds du défunt, une céramique décorée à la molette, peut-être destinée à recevoir une offrande funéraire.

armes mpExemple de panoplie militaire mérovingienne, dessin de G. Tosello (1)

Amiens, Musée de Picardie, Armes et céramiques mérovingiennes (2)

Umbo de bouclier, VIe siècle ap. J.C., Prov. : Moreuil, Somme (tombe 30), Amiens, Musée de Picardie, Inv. 2004.3.1 (1/2) (3)

Photos : © Jean-François Fournier

Ce type d’armes se retrouve ainsi beaucoup dans les sépultures mérovingiennes masculines, et l’on peut en observer un grand nombre, exposées au Musée de Picardie. En plus de celles citées plus haut, on peut également retrouver des couteaux ou le bouclier du guerrier, dont ne subsiste que l’umbo en fer (partie centrale du bouclier).

chevaux

Nécropole de Saint-Sauveur (Somme), tombes 133 et 161

Source image : Revue Archéologique de Picardie

Par ailleurs, comme le dit Tacite, le cheval du guerrier pouvait également l’accompagner dans la mort. C’est ainsi que dans la nécropole de Saint-Sauveur on retrouve deux sépultures de chevaux, à proximité de celles de leurs maîtres.

Pour finir, il faut savoir que les guerriers francs étaient également habillés au moment de leur inhumation, et d’autres objets pouvaient s’ajouter aux armes, telles céramiques, fibules, ceintures, etc.

Thérèse Kempf

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

Edouard SALIN, La civilisation mérovingienne, d’après les sépultures, les textes et le Laboratoire, Deuxième partie – Les sépultures, Paris, éditions A. et J. Picard et Cie, 1952

Revue archéologique de Picardie, La nécropole mérovingienne de Saint-Sauveur (Somme), par René LEGOUX et Tahar BEN REDJEB, 2007, volume 1, numéro 1, p. 39-332 – consultable sur Persée

1 commentaire

  1. Impressionnant ! J’avais visité ce musée mais j’avoue que la lecture de votre article est vraiment un formidable stimulant pour y retourner et vraiment apprécier la visite …
    Par hasard, organiseriez-vous des visites guidées ?

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