Le Livre d’heures et de prières d’Agnès de Bourgogne (BnF, Latin 1183)

La Bibliothèque Nationale de France (BnF) conserve un livre d’heure intitulé Horae ad usum Parisiensem, qui semble avoir appartenu à la duchesse Agnès de Bourgogne (v. 1405-1476). Un certain nombre d’éléments le rattachent en effet aux manuscrits réalisés dans les Pays-Bas méridionaux au XVe siècle : sa composition, les techniques employées pour sa réalisation, et l’iconographie des enluminures qui l’illustrent.

folio 13r

Horae ad usum Parisiensem ou Livre d’heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°13r

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Rappelons qu’un livre d’heures est un livre de dévotion utilisé par les laïcs au Moyen-âge dans un cadre privé, rassemblant des prières et rituels qui rythment les heures de la journée et le calendrier de l’année ; ce type d’ouvrage connut un grand succès aux XVe et XVIe siècles, durant lesquels il va peu à peu remplacer les bréviaires et psautiers. Il est en effet facilement déclinable dans ses textes comme dans sa décoration, se prêtant à toutes les envies, accessibles à toutes les bourses selon la qualité (très variable) et son délai d’exécution. L’historien de l’art, L.M.J. Delaissé, le considère de ce fait comme le « best-seller » du Moyen-âge.

Présentation générale du manuscrit Latin 1183 de la BnF

Resituons rapidement Agnès de Bourgogne : née vers 1405 et morte en 1476, elle est la sœur du duc de Bourgogne, Philippe III dit « le Bon » (1396-1467), grand bibliophile ; en 1425, elle épouse Charles Ier, fils de Jean I de Bourbon, duc de Bourbon et d’Auvergne, qui décédera en 1456 ; veuve, elle fera un séjour de neuf ans en territoire bourguignon, tentant de rapprocher les maisons de Bourbon et de Bourgogne. Elle retournera en Bourbonnais en 1465, où elle restera jusqu’à sa mort, surveillée par le roi de France Louis XI qui la soupçonnait de comploter contre lui avec son neveu, Charles le Téméraire. Toutefois, ce qui nous intéresse surtout ici sont ses rapports bibliophiles avec son frère, Philippe le Bon, qui semble lui avoir fait cadeau de ce livre d’heures.

généalogie

Arbre généalogique des Ducs de Bourgogne depuis Philippe le Hardi jusqu’à Charles le Téméraire

Image : © Thérèse Kempf

Le manuscrit Latin 1183 de la BnF a été réalisé dans les Pays-Bas méridionaux, vers 1460-65, et est constitué de cent-soixante-quatre folios. Le texte est en latin hormis deux prières en français. On retrouve dans ce manuscrit les canons du livre bourguignon de luxe qui s’imposèrent peu à peu grâce au mécénat de Philippe le Bon : exécution sur parchemin, présentation de grand format, mise en page aérée, préférence pour la bâtarde bourguignone (type d’écriture résultant d’un mélange de Gothique texture et de Cursive gothique, et qui va se développer au XIVe siècle en France et aux Pays-Bas), reliure de bonne qualité.

folio 23 r & v

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°23r & f°23v

Source image : Horae ad usum Parisiensem

écrituresGothique Tertura, Cursive Gothique et Bâtarde Bourguignonne

Image : © Thérèse Kempf

La copie du manuscrit semble avoir été réalisée par la main de David Aubert, copiste et écrivain compilateur qui entre 1458 et 1467 travailla presque exclusivement pour Philippe le Bon ; l’écriture de l’Horae ad usum Parisiensem est en effet comparable à d’autres ouvrages copiés par David Aubert, comme les Visions du chevalier Tondal, manuscrit copié en 1475.

david aubert

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°23v (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Visions du chevalier Tondal, copié par David Aubert, 1475, J. Paul Getty Museum, ms 30, f°17

Source image : Les visions du chevalier Tondal

Une chose toutefois diffère notre manuscrit de ceux réalisés durant la même période dans les Pays-Bas méridionaux : le nombre d’enluminures. En effet, si les manuscrits flamands du XVe siècle sont généralement abondamment illustrés, le Latin 1183 ne comporte que douze enluminures. Elles sont réalisées à mi-page, en grisaille (peinture ton sur ton en camaïeu de gris, très à la mode dans les manuscrits parisiens de luxe entre 1350 et 1380, et qui réapparaît en Bourgogne à partir de 1460), rehaussées d’or (motifs religieux et liturgiques), de bleu pour le ciel et parfois de teintes légèrement colorées pour les dallages. Un cadre fin et doré entoure les miniatures et le texte présent en dessous ; l’encadrement orné pour les feuillets illustrés est également traité en grisailles avec de rehauts de bleu et d’or. Le style de ces miniature évoque fortement celui du maître de la grisaille flamande, Jean Le Tavernier (actif entre 1434 et 1460), également l’un des enlumineurs favoris de Philippe le Bon, qui lui confia ses livres les plus chers, comme son Livre d’heures ou son Bréviaire.

tavernier

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne,
v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°35r

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Présentation de l’ouvrage à Philippe le Bon, dans Conquestes et croniques de Charlemaine, par David Aubert (cop.) et Jean Le Tavernier (enl.), v. 1458-60, Bruxelles, KRB, ms 9066, f°11

Source image : BnF – exposition ‘Les miniatures flamandes »

Ce livre d’heures comporte également un calendrier (folios 1 à 12), dont la composition doit être signalée : en effet, bien que de type parisien, il comprend de nombreuses fêtes flamandes, reprenant le modèle du calendrier des Grandes Heures de Philippe le Hardi, dont Philippe le Bon fit adapter le codex pour son propre usage dans les années 1440-50 ; aujourd’hui, seulement trois manuscrits adoptent ce calendrier : le Livre d’Heures et de prières d’Agnès de Bourgogne, le Livre d’Heures de Philippe le Bon, réalisé vers 1454, et les Heures de Jacques de Brégilles, un proche du duc de Bourgogne.

calendriers

Calendriers, première page du mois de juillet, dans Grandes Heures de Philippe le Hardi, Cambridge, Fitzwilliam Museum, ms 3-1954 f°7r ; Livre d’heures de Philippe le Bon, La Haye, Koninklijke Bibliotheek, ms 76 F 2, f°7r ; Livre d’heures et de prières d’Agnès de Bourgogne, Paris, BnF, mLatin 1183, f°7r

Source image : Art de l’enluminure n°29

Pour terminer cette première approche du manuscrit, intéressons-nous au destinataire de ce livre d’heures : nous avons pu constater que de nombreux éléments nous conduisent à l’environnement proche de Philippe le Bon. Deux miniatures permettent d’aller plus loin, les folios 118 recto et 55 recto.

folios 118 et 55

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°118r et f°55r

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Dans le premier folio, on a choisi de représenter le martyre de Saint Eutrope, évêque d’Orange vers l’an 400, qui aurait été directement lié à la dynastie de Bourgogne ; sa présence semble donc être une revendication dynastique. Dans le second folio, on découvre une noble dame agenouillée, présentée par sainte Agnès (on la reconnait à ses attributs, la palme du martyr et l’agneau) à deux anges portant une monstrance contenant le Saint Sacrement ; outre la présence de sainte Agnès, d’autres éléments nous conduisent à Agnès de Bourgogne : la monstrance évoque celle de la Sainte-Chapelle de Dijon qui conservait l’Hostie Miraculeuse donnée en 1433 à Philippe le Bon par le pape Eugène IV ; de plus, le visage de la dame peut rappeler celui du gisant d’Agnès de Bourgogne dans l’église prieurale de Souvigny.

monstrance et gisant agnes de bourgogne

Le reliquaire de la Sainte Hostie, fin du XVIIe siècle, gravure, Dijon, Musée des Beaux-arts

Source image : MBA Dijon

Tombeau en marbre de Charles Ier, duc de Bourbon, et d’Agnès de Bourgogne (détail), Souvigny

Source image : L’art de l’enluminure n°29

Les douze enluminures du manuscrit Latin 1183 de la BnF

Les douze miniatures qui illustrent le manuscrit Latin 1183 se répartissent entre les Heures pour chacun des jour de la semaines (sept miniatures), les psaumes de la pénitence (une miniature), et les suffrages et diverses prières (quatre miniatures).

A l’exception de la Pentecôte et de l’assemblée des saints, les scènes sont très peu peuplées, l’accent est mis sur sujet principal, créant ainsi des images équilibrées ; les compositions se détachent le plus souvent sur un ciel bleu aux nuages épars faits de volutes blanches, qu’on retrouve dans d’autres œuvres du Tavernier. Trois scènes prennent place dans une église, dont l’appareil en pierre, nu et sans décor, est soigneusement rendu, tout comme les dallages en perspective qui adoptent des motifs variés ; les ombres au sol sont fortement marquées, des rehauts de blancs aident aux modelés des visages, aux plis des vêtements ou pour les motifs ornementaux des tissus, le décor en trompe-l’œil du mobilier, les motifs végétaux ou encore les feuilles des arbres.

Dans la première miniature, pour les Heures de la Trinité pour le Dimanche, on voit Dieu le Père de face, assis sur un cathèdre, sous une tente dont les bords sont tenus par les archanges Gabriel, identifiable à son attribut, la branche de lis, et Michel, dont l’attribut est l’épée ; Il tient devant lui son fils attaché à la croix dont la base repose sur l’orbre terrestre, la colombe du Saint-Esprit posée quant à elle sur la traverse de bois ; il s’agit de la représentation du Trône de Grâce, thème particulièrement apprécié en Bourgogne. On le retrouve dans les Heures de Turin, par un artiste de l’atelier de Jan van Eyck, dans le Bréviaire de Philippe le Bon, par Willem Vrelant, dans le Livre de prières de Philippe le Bon, par Jean Dreux.

folio 13r détail

Heures de la Trinité pour le Dimanche, dans Hororae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°13r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

trone de grace

Dieu le Père en majesté, miniaturiste de l’entourage de Jan van Eyck (Maître H), Heures de Turin (détruites), f° 13

Source image : L’art de l’enluminure n°29

Trône de Grâce, Livre de Prières de Philippe le Bon, v. 1461-67, Paris, NAF 16428, f°43

Source image : L’art de l’enluminure n°29

La Sainte Trinité et les symboles du tétramorphe, Bréviaire dit de Philippe le Bon à l’usage de Paris, v. 1460-65, Bruxelles, KRB, ms 9026, f°1

Source image : BnF – exposition « Les miniatures flamandes »

La seconde miniature, pour les Heures des défunts pour le lundi, au folio 3r, présente la célébration d’une messe des morts dans une chapelle, dont la disposition peut rappeler une autre miniature réalisée par Le Tavernier, Messe chantée à laquelle assiste Philippe le Bon, dans le Traité d’oraison dominicale : à gauche, un prêtre célèbre la messe dans une chapelle privée face à un autel surmonté d’un retable présentant une crucifixion ; au premier plan se trouvent des pleurants de dos, type de composition que l’on retrouve souvent. Un laïc, de dos, s’agenouille devant l’autel, sans qu’on puisse l’identifier. On remarque que le cercueil n’est couvert d’aucune draperies aux armes de la destinatrice du livre, alors que l’usage était alors courant.

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Heures des défunts pour le lundi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°23r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

heures des defunts

Heures des défunts pour le lundi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°23r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Messe chantée à laquelle assiste Philippe le Bon, Traité de l’Oraison dominicale, ap. 1457, Bruxelles, KRB, ms. 9092, f°9

Source image : BnF – exposition « Les miniatures flamandes »

Un thème relativement courant a été choisi pour les Heures du Saint-Esprit pour le mardi : la Pentecôte. La colombe du Saint-Esprit, au-dessus de l’assemblée, diffuse des flammes dorées qui rejoignent les nimbes dorées des apôtres et de la Vierge ; des apôtres, deux seulement sont identifiables : saint Pierre, au premier plan à gauche, et saint Jean, au premier plan à droite.

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Heures du Saint-Esprit pour le mardi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°35r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Pour les Heures de tous les saints pour le mercredi, le thème est intéressant : en effet, on représente généralement l’assemblée des saints avec la Trinité ; ici, seulement quelques saints ont été rassemblés autour d’une Vierge à l’enfant, adaptant un autre thème souvent représenté, celui de la Vierge entourée des saintes vierges. On voit également saint Pierre au premier plan à gauche, sainte Catherine derrière Marie, avec sa roue brisée, et peut-être saint Adrien avec un casque.

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Heures de tous les saints pour le mercredi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°45r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

La cinquième miniature, destinée aux Heures du Saint-Sacrement pour le jeudi et que nous avons déjà vu plus haut, nous permet de noter que les anges peuvent rappeler la scène de l’Assomption dans un livre d’heures conservé à Viennes, également réalisé en grisailles : visages aux paupières lourdes, formes des ailes des anges, drapés et formes des manches sont identiques.

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Heures du Saint-Sacrement pour le jeudi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°55r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

heures du saint sacrement

Assomption, Obsecro te, Livre d’heures, Vienne, Österreichische Nationalbibliothek, S.n. 13240, f°118v

Source image : L’art de l’enluminure, n°29

Heures de tous les saints pour le mercredi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°55r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Suivent ensuite les Heures de la croix pour le vendredi, où la crucifixion est représentée dans un schéma classique : le Christ entre les larrons, la Vierge soutenue par Saint Jean à gauche, à droite deux juifs (reconnaissables à leurs chapeaux), ainsi que le centurion, de dos, en vêtements de bourgeois, les jambes croisées pour donner l’illusion de la marche. Il est intéressant de remarquer l’inversement des positions du bon et mauvais larron, entorse qu’on retrouve dans la Descente de Croix du Maître de Flémalle, qui, selon les spécialistes, aurait influencé Le Tavernier. A l’arrière-plan, une ville médiévale a été représentée, plaçant ainsi la scène dans un contexte contemporain, reflet de la Devotio moderna très en vogue dans les Flandres au XVe siècle.

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Heures de la croix pour le vendredi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°65r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

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Maître de Flémalle, Trityque Seilern (détail), 1410-20, huile sur bois, Londres, Courtauld Gallery

Source image : Web Gallery of Art

On a choisi de représenter une Vierge à l’enfant dans un jardin clos pour les Heures de la Vierge pour le samedi ; le mur symbolise la virginité de la Vierge, le coussin sur lequel elle est assise son humilité ; elle écoute un ange jouant de la harpe, type de composition que l’on retrouve dans d’autres miniatures réalisées par Jean Le Tavernier, comme dans le manuscrit NAL 3225 conservé à la BnF, où la Vierge est entourée de plusieurs anges musiciens. Il s’agit d’un schéma que l’on retrouve fréquemment à cette époque.

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Heures de la Vierge pour le samedi, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°80r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

vierge à l'enfant dans un jardin clos - jean le tavernier -v. 1450 - Paris - BnF - NAL 3225 f°24

Vierge à l’Enfant dans un jardin clos, par Jean Le Tavernier, v. 1450, Paris, BnF, NAL 3225, f°24

Source image : L’art de l’enluminure n°29

Plutôt que le Jugement Dernier, on a représenté le Christ juge pour les Psaumes de la pénitence : assis sur un arc-en-ciel entre deux anges sonnant de la trompette, le Christ est sollicité par les deux saints intercesseurs agenouillés au sol, la Vierge et Saint Jean-Baptiste (que l’on reconnait à sa mélote en poils de chameau). Quatre morts sortent de leur tombeau (l’homme à droite, par sa tonsure, pourrait être un moine). On retrouve ce même schéma de composition dans une enluminure réalisée par Jean Le Tavernier dans La Cité de Dieu.

folio 90r détail

Psaumes de la pénitence, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°90r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

cité de dieu jugement dernier

Le Jugement Dernier, La Cité de Dieu, Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, ms 0523, f°259v (détail)

Source image : Bibliothèque Virtuelle des Manuscrits Médiévaux (BVMM)

Nous l’avions vu précédemment, la prière à Saint Eutrope représente le martyre du saint, tué à coups de hache sur l’ordre du gouverneur romain (scène sans doute inspirée de la représentation du martyre de Thomas de Canterbury) ; on place la mise-à-mort du saint dans une église, devant un autel où est posé un retable ; le gouverneur et le soldat sont tous deux représentés dans des vêtements contemporains, évocation une fois encore encore du Devotio Moderna. Comme évoqué plus haut, les représentations de ce saint sont plutôt rares et intimement liées aux ducs de Bourgogne, comme par exemple dans le Livre de Prière de Charles le Téméraire.

folio 118r détail

Prière à saint Eutrope, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°118r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

martyr st eutrope

Saint Eutrope guérissant des malades, Livre de prières de Charles le Téméraire, Los Angeles, J. Paul Getty Museum, ms 37, f°41v (détail)

Source image : L’art de l’enluminure, n°29

Le choix du Portement de Croix pour illustrer une prière au Christ est encore à relier à la Devotio Moderna qui encourage le croyant à prendre exemple sur le Christ et à porter sa croix. On doit donc ici prendre exemple sur Simon de Cyrène, à gauche, qui aide le Christ ; Sainte Véronique, qui a présenté un voile pour éponger le visage du Christ, témoigne sans doute d’une dévotion à la Sainte Face ; plus singulière et pittoresque est la présence d’un sonneur de trompe en tête du cortège.

folio 138r détail

Prière au Christ, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°138r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Une prière à la Vierge présente une descente de croix, où la mère du Christ tient dans ses bras le corps de celui-ci, raidi par la mort, évoquant ainsi le Triptyque de Miraflores réalisé par Rogier Van der Weyden ; deux pleurants à genoux encadrent le groupe : saint Jean à gauche, et sainte Marie-Madeleine (identifiables à ses vêtements élégants) à droite.

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Prière à la Vierge, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°142r (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

triptyque miraflores

Rogier van der Weyden, Triptyque de Miraflores (panneau central), v. 1440, huile sur bois, 71 x 43 cm, Staatliche Museen, Berlin

Source image : Web Gallery of Art

La dernière miniature, qui illustre une prière au Christ, reprend le thème de la Lamentation ; une fois encore l’artiste s’inspire d’une peinture, de Petris Christus cette fois-ci. Toutefois Nicodème et Joseph d’Arimathie ont été inversés : le choix s’explique par les interprétations de Ludolphe le Chartreux, qui fait de Nicodème un homme cultivé, quasi prêtre, et de ce fait digne de recueillir la tête du Christ. Par ailleurs, les deux larrons ne sont pas représentés dans les mêmes positions que dans le folio 65, le mauvais (à gauche) semblant moins souffrir.

folio 144v détail

Prière au Christ, Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°144v (détail)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

petrus christus lamentation

Petrus Christus, Lamentation, 1450, détrempe et huile sur bois, 26 x 36 cm, Metropolitan Museum of Art, New-York

Source image : Web Gallery of art

Le cycle iconographique du manuscrit Latin 1183 

Si certains thèmes traités ici sont récurrents dans les livres-d’heures, le cycle iconographique n’est quant à lui pas habituel, plusieurs choix relevant d’une dévotion particulière, celui de la Croix, de la Passion, et plus généralement du Corpus Christi. Premier signe de cette dévotion particulière, la miniature du folio 55 où l’on voit cette femme en prière devant le Saint-Sacrement, thème assez rarement représenté, et probable allusion au culte de la Sainte-Hostie de Dijon. La crucifixion se retrouve également sur les retables peints de a scène de la messe des morts (folio 23) et du martyre de Saint Eutrope (folio 118).

crucifixion retables

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°23r et 118r (détails)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Les miniatures des folios 138, 142 et 144 insistent elles davantage sur la souffrance du Christ et la douleur de la Vierge ; à chaque fois, la croix y occupe le centre de l’image et rappelle de façon évidente le Crucifié des folios 13 et 65.

croix au centre

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f° 138r, 142r et 144v (détails)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

crist en croix

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°13r et 65r (détails)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

L’attitude de la Vierge, ployée par la douleur, se retrouve à l’identique aux folios 65 et 144, dans laquelle elle occupe une place plus centrale devant la croix vide. On note également la répétition du motif des larrons dans les deux scènes, qui évoquent une pensée eschatologique en rappelant au fidèle le jugement divin, la rémission des péchés et la pénitence ; ainsi dans la dernière miniature, celui qui a reconnu le Christ a la tête penchée en signe de repentir, le regard tourné vers le Christ descendu de la croix, étendu et exposé de manière ostentatoire, une présentation du corps qui clôt le cycle des miniatures et invite le spectateur à la contemplation en insistant sur la symbolique dévotionnelle.

folios 65 et 144

Horae ad Usum Parisiensem ou Livre d’Heures et de Prières d’Agnès de Bourgogne, v. 1460-65, Paris, Bibliothèque nationale de France, Latin 1183, f°65r et 144r (détails)

Source image : Horae ad usum Parisiensem

Pour conclure, tout prête à croire qu’Agnès de Bourgogne, duchesse de Bourbon, fut la destinataire de ce livre d’heures, et la première à le posséder. Il semble donc qu’elle se soit procuré un beau livre-d’heures et de prières lors de son séjour aux Pays-Bas bourguignons en 1462-65, et on peut supposer que son frère Philippe le Bon le fit faire pour elle ; le travail de copie aurait été accompli par David Aubert, qui travaillait au service de ce dernier à ce moment ; le manuscrit aurait ainsi permis à Agnès de s’adapter, dans ses prières, à la Cour de Bourgogne et à son pays d’accueil ; les miniatures quant à elles, si elles évoquent le style et des compositions de Jean Le Tavernier, sont pour l’instant considérées comme étant l’oeuvre d’une main anonyme ; dans tous les cas, ce manuscrit a toute sa place dans la production manuscrite des Pays-Bas bourguignon et dans les collections des cercles plus élevés de la cour de Bourgogne et de Bourbon.

Thérèse Kempf

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

Sophie CASSAGNES-BROUQUET, La passion du livre au Moyen-âge, Rennes, éditions Ouest-France, 2003

Thierry CREPIN-LEBLOND (dir.), Livres d’heures royaux – la peinture de manuscrits à la cour de France au temps de Henri II, catalogue d’exposition (Château d’Ecouen, Musée national de la Renaissance, 23 septembre – 13 décembre 1993), Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1993

Jean VILBAS, Livres d’heures à l’usage d’Amiens et de plusieurs autres lieux, catalogue d’exposition (Amiens, Bibliothèque municipale, 30 novembre 1998 – 27 février 1999), Amiens, 1999

« Le Livre-d’heures d’Agnès de Bourgogne », Art de l’enluminure, n°29n juin-juillet-août 2009

Webographie :

BnF – Gallica – Horae ad usum Parisiensem

Fiche BnF du manuscrit Latin 1183

« Les miniatures flamandes« , exposition organisée par la BnF et la Bibliothèque Royale de Belgique, Paris, 06 mars – 10 juin 2012

Site de la Bibliothèque Royale de Belgique, La librairie des ducs de Bourgogne – Manuscrits conservés à la Bibliothèque Royale de Belgique

Dominique ALLARD (dir.), Les Heures de Tavernier, KBR, ms. IV 1290, Bruxelles, Fondation du Roi Baudoin, 2002

Bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux

2 commentaires

  1. Quel bel article ! Un peu réticente au départ, je l’avoue quant au sujet traité, je suis restée médusée par le travail accompli. J’ai été littéralement absorbée par le sujet .
    Ainsi il m’est permis de découvrir que l’habit en poil de chameau était une mélote ! Les images présentées sont superbes aussi …
    Un vrai travail d’orfèvre Thérèse …
    Merci …

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