Ecole de Nancy – Le piano à queue « La Mort du cygne » de Louis Majorelle, en collaboration avec Victor Prouvé et Érard, facteurs de piano

Louis Majorelle (Toul 1859 – Nancy 1926) est un industriel, artiste décorateur et ébéniste.

louis majorelle

Louis Majorelle (1859-1926)

Source image : Ecole de Nancy

Après une production d’inspiration historique, il remplace le décor vernis ou peint du mobilier rocaille et japonisant au profit du décor marqueté à références naturalistes et symbolistes. Il développe une production de meubles à deux niveaux : le premier concerne le mobilier de luxe, et le second le mobilier bon marché de série. Louis Majorelle avait pris l’habitude de faire appel à des peintres nancéens pour le décor de ses meubles de prestige : dans le cas présent, Victor Prouvé, qui renoue avec le décor marqueté de meubles en 1903 à cette invitation. Victor Prouvé (Nancy 1858 – Sétif 1943) est d’abord peintre portraitiste et paysagiste, il est aussi sculpteur, graveur, travaille le cuir et le métal, donne des dessins de broderies et de bijoux, et collabore avec de nombreux artistes et  industriels de l’Ecole de Nancy.

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Louis Majorelle (1859-1926) en collaboration avec Victor Prouvé (1858-1943) et Erad, facteurs de piano, Paris, Piano à queue ‘La Mort du cygne’, 1905, acajou, loupe de frêne, marqueterie de bois divers, 100 x 154 x 217 cm, signé et daté sur le flanc droit : V. Prouvé, Nancy, musée de l’Ecole de Nancy, inv. 473

Source image : Ecole de Nancy

Les détails de la commande du piano ne sont pas précisément connus, mais celle-ci concernait la conception d’au moins deux modèles de décors pour pianos à queue, réalisés en petite série ou sur commande. Ce piano-ci selon d’autres sources était destiné au collectionneur et mécène, Jean-Baptiste Eugène Corbin, qui en fit don en 1935 au Musée de l’Ecole de Nancy. Victor Prouvé est l’auteur des dessins des marqueteries, Louis Majorelle ayant assuré la réalisation générale du meuble. La caisse du piano est fournie par les facteurs Erard. On dénombre six pianos sur ce modèle dont cinq semblent réalisés par Louis Majorelle en collaboration avec Victor Prouvé. Quatre exemplaires, à décor illustrant « la mort du cygne » sont répertoriés. Les bois nommés utilisés sont l’acajou et le frêne.

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Louis Majorelle (1859-1926) en collaboration avec Victor Prouvé (1858-1943) et Erad, facteurs de piano, Paris, Piano à queue ‘La Mort du cygne’, 1905, acajou, loupe de frêne, marqueterie de bois divers, 100 x 154 x 217 cm, signé et daté sur le flanc droit : V. Prouvé, Nancy, musée de l’Ecole de Nancy, inv. 473

Source image : Alastair DUNCAN, Louis Majorelle, (trad. Jean-Paul MOURLON), Paris, Flammarion, 1991

Le décor est naturaliste. Le décor marqueté se développe sur la ceinture et le couvercle de l’instrument. Des iris d’eau, des sagittaires et des nénuphars se développent particulièrement sur le côté gauche du piano. Ces éléments servent de décor, sur le côté droit, à une scène tragique : l’agonie d’un cygne blessé par une flèche. Cette scène est probablement inspirée de l’opéra ou festival scénique sacré du compositeur allemand Richard Wagner (Leipzig 1813 – Venise 1883), Parsifal, de 1882, et non pas Lohengrin comme souvent mentionné. L’opéra se fonde sur l’épopée médiévale Parzival du poète allemand Wolfram von Eschenbach (v. 1170 – v. 1220) et sur Perceval ou le Conte du Graal du poète français Chrétien de Troyes (v. 1130 – v. 1190). Le chevalier Parsifal abat un cygne, qui est un oiseau considéré sacré par les chevaliers. La scène de la mort du cygne figure dans la partie cintrée du piano. Le Musée de l’Ecole de Nancy conserve un grand dessin préparatoire de Prouvé montrant l’intégration des cygnes dans la structure très contraignante de la ceinture du piano.

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Louis Majorelle (1859-1926) en collaboration avec Victor Prouvé (1858-1943) et Erad, facteurs de piano, Paris, Piano à queue ‘La Mort du cygne’, 1905, acajou, loupe de frêne, marqueterie de bois divers, 100 x 154 x 217 cm, signé et daté sur le flanc droit : V. Prouvé, Nancy, musée de l’Ecole de Nancy, inv. 473

Source image : Musée de l’Ecole de Nancy, Victor Prouvé, 1858-1943 (Ville de Nancy, Musée des beaux-arts, Musée de l’Ecole de Nancy, Musée Lorrain, 17 mai – 21 septembre 2008), Paris, Gallimard, 2008 

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Louis Majorelle, Victor Prouvé, Piano demi-queue ‘La Mort du cygne’, 1903, acajou sculpté et mouluré et placage de bois fruitiers, 100.5 x 147.5 x 220 cm, vendu chez Sotheby’s en 2013, ancienne collection du Garden Museum, Japon

Source image : Sotheby’s

Deux autres cygnes sont aussi représentés plus en arrière. Ce thème symboliste, courant à la fin du XIXe siècle, se retrouve chez Baudelaire (poème « Le cygne » dans Les Fleurs du Mal, publié en 1857), Stéphane Mallarmé (poème « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… » paru dans Poésies en 1899), Piotr Ilitch Tchaïkovski (Ballet Le Lac des cygnes en 1875-76) et Camille de Saint-Saëns (Le Cygne, treizième mouvement de la suite musicale Le Carnaval des animaux en 1886). Le cygne se trouve aussi dans d’autres œuvres des artistes de l’Ecole de Nancy.

Le dessus est orné de fleurs de nénuphars stylisées et de branches aux lignes presque « coup de fouet » de l’Art Nouveau. Quant au motif de la pomme de pin, utilisé par Majorelle dans de nombreux meubles, il est sculpté en frise sur la caisse, l’abattant du couvercle du clavier et le piétement. La ligne ondoyante du piétement fait écho au milieu aquatique du décor, surélève le piano. Les lignes dynamiques des pieds rappellent des tiges. A l’avant les deux pieds puissamment courbés et sculptés sont réunis au double pied arrière par une entretoise de même ornée de feuillages sculptés stylisés. Les pieds antérieurs encadrent une lyre à la base de laquelle se disposent les pédales en bronze doré.

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Louis Majorelle, Victor Prouvé, Piano demi-queue ‘La Mort du cygne’, 1903, acajou sculpté et mouluré et placage de bois fruitiers, 100.5 x 147.5 x 220 cm, vendu chez Sotheby’s en 2013, ancienne collection du Garden Museum, Japon

Source image : Sotheby’s

Le japonisme, qui développe le monde aquatique et les nénuphars, influence le style de composition des marqueteries. D’autres artistes de l’Ecole de Nancy utilisent ces motifs floraux que l’on trouve sur le piano tels Emile Gallé, Jacques Gruber ou encore Camille Martin. Lorsque le Piano La Mort du Cygne est donné en 1935 par Eugène Corbin il est installé dans les Galeries Poirel parmi quatre ensembles selon l’esprit des « period rooms ». Il est encore présenté au musée de l’Ecole de Nancy dans cet ensemble nommé le salon pommes de pin, réalisé pour Mr et Mme Corbin.

L’autre modèle de Prouvé est figuratif. Il est réalisé en 1903 et présenté l’année suivante au Salon de la Société nationale des beaux-arts. Le décor illustre fidèlement la « Chanson du soir » ou « chanson de l’homme au sable » de Jean Richepin (1849-1926) dans la pièce de théâtre Par le Glaive (1892), à travers trois scènes figurant le coucher de l’enfant par sa mère, jusqu’à son voyage dans le rêve. Ce piano se trouvait dans le salon de la villa Majorelle à Nancy et fut donné par Louis Majorelle en 1919 au Musée des Arts Décoratifs de Paris.

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Victor Prouvé (dessinateur), Louis Majorelle (décorateur), Marjorelle frères (ébéniste), Maison Erard, facteurs de piano, Piano demi-queue, 1903-1904, bâti en acajou massif sculpté et marqueterie de bois variés, bronze, 106 x 216 x 145 cm, Paris, Musée des Arts Décoratifs, inv. 21522

Source image : Musée des Arts Décoratifs

Auguste Majorelle, père de Louis, avait auparavant présenté, à l’Exposition Universelle de Paris de 1878, un piano aux fortes influences extrêmes orientales, d’une parfaite maîtrise technique, qui lui valut une récompense officielle et la notoriété. Le décor, réalisé en peinture laquée à la manière des Frères Martin, se compose de motifs mélangeant les références chinoises (chiens Fô des pieds) et japonaises (femmes en kimono par exemple) avec des éléments puisés dans le style XVIIIe siècle (le porte-partition). Ce piano est un bon exemple de l’éclectisme historique régnant alors dans les arts décoratifs.

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Auguste Majorelle (1825-1879), Piano à queue, 1878, bois sculpté et peint, vernis MArtin, applications de faïence, 100 x 140.5 x 220 cm, Nancy, Musée de l’Ecole de Nancy, inv. DT 80

Source image : Valérie THOMAS (dir.), Le Musée de l’Ecole de Nancy : œuvres choisies, Paris, Somogy éditions d’art, et Nancy, Musée de l’Ecole de Nancy, 2009

Julie LAVERAT

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

Valérie THOMAS (dir.), Le Musée de l’Ecole de Nancy : oeuvres choisies, Paris, Somogy éditions d’art, et Nancy, Musée de l’Ecole de Nancy, 2009, 183 pp.

Alastair DUNCAN, Louis Majorelle, (trad. Jean-Paul MOURLON), Paris, Flammarion, 1991, 223 pp.

Musée de l’Ecole de Nancy, Victor Prouvé, 1858-1943, catalogue d’exposition, Ville de NAncy, Musée des beaux-arts, Musée de l’Ecole de Nancy, Musée Lorrain, 17 mai – 21 septembre 2008, Paris, Gallimard, 2008, 298 pp.

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