« Le Dormeur » de Michel Paysant

Le Dormeur est une sculpture en résine et matériaux composites réalisée en 2013, par l’artiste français Michel Paysant ; c’est un portrait grandeur nature de l’artiste endormi, allongé sur le côté droit, emmitouflé sous des couvertures, qui peut nous faire penser à un exilé, comme un ermite ou un sans-abri. L’œuvre a été présentée pour la première fois lors de l’installation de Michel Paysant appelée NUSQUAM 1.2, présentée au Musée de Picardie à Amiens du 4 octobre 2013 au 2 février 2014. Pour cette installation, Michel Paysant s’est inspiré du texte de 1516 de Thomas More, l’Utopie, et particulièrement d’une citation : « l’esclave étranger devient libre en touchant la terre d’Utopie. ». « Nusquam », c’est-à-dire « nulle-part » en latin, est une île, une terre d’utopie et d’idéal dans un monde en crise. Peu importe d’où vient l’étranger, il y est à l’abri et est le bienvenu. Même si le livre date d’il y a quatre siècles, il reste intemporel, le principe d’identité étant toujours défendu par deux concepts qui s’affrontent, celui de la xénophobie et celui de l’idéal d’un monde sans appartenances et sans frontières. Dans ce dispositif que l’artiste qualifiait de « salon d’attente », la réflexion et la méditation sont la clé, l’artiste rendant hommage au courage, à la détermination et à l’optimisme de ceux qui, autant artistes, auteurs ou public, souhaitent une réflexion sur l’état du monde actuel, ainsi que sur la condition des migrants ou de l’étranger, du fait d’être mal accueilli et de ne pas se sentir chez soi. L’ambition de l’artiste est de toucher le contexte actuel de ce monde qui peut parfois être difficile, avec l’idée du rêve, des vendeurs de rêves, d’un ailleurs meilleur.

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Michel Paysant, Le Dormeur, 2013, résine et matériaux composites, Amiens, Musée de Picardie

Image : © Marguerite Zion

Michel Paysant s’intéresse particulièrement aux pratiques collaboratives dans l’art, mélangeant différents domaines, notamment l’art et les sciences, afin de proposer une synthèse de différents points de vue pour échanger avec autrui ; passionné de dessin, il a aussi développé des techniques en sciences cognitives, comme le projet Eyedrawing (voir vidéo du Centre Pompidou sur Dailymotion), où l’on cherche à dessiner avec les yeux. Avec le Dormeur, il a présenté lors de l’installation différents thèmes, comme des compositions sonores (bande-son composée par Pascal Doumange où on entend des gouttes ‘eau, des frottements de pierres), de la botanique (jardin aquatique minéral, petite serre pour les plantes qui ne poussent qu’au Cap Vert), la verrerie. Afin de créer cette sculpture en rond-de-bosse, l’artiste s’est prêté à une véritable performance artistique, mettant en place un travail collaboratif, pour permettre la création d’une sculpture autoportrait via deux techniques de création : une première partie du moulage, le visage et les mains, a été réalisée par un mouleur des ateliers du Musée Grévin à Paris, réputés pour leur précision dans le tracé d’une physionomie, et une seconde partie, le corps allongé et emmitouflé de l’artiste, les plis de la couverture de survie soigneusement arrangés par l’épouse de l’artiste, avec une fraiseuse numérique, après numérisation des formes en 3D.

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Michel Paysant, Le Dormeur, 2013, résine et matériaux composites, Amiens, Musée de Picardie

Image : © Marguerite Zion

Grâce à l’emploi de ces deux techniques, l’une artisanale et l’autre numérique, les traits du visage et des mains de la sculpture sont beaucoup plus précis, la matière de la couverture réaliste. En la regardant on peut imaginer un homme pour qui la vie n’a pas été la plus facile, les traits détendus, en train de rêver, et donc, malgré la difficulté de ce monde, l’homme arrive toujours à atteindre un ailleurs plus doux, plus serein, un non-lieu. Les traits du visage sont très réalistes, on aurait presque l’impression d’être au côté d’une scène qui peut nous apparaître banale, commune, dans la vie réelle (on passe régulièrement à côté de SDF endormis dans la rue, sans y prêter attention) mais qui, cette fois-ci se trouve dans un contexte différent, un musée : c’est ce qui apporte sa force à cette œuvre, qui permet la méditation et la réflexion sur la condition humaine.

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Gisant d’Evrard de Fouilloy, XIIIe siècle, bronze, cathédrale d’Amiens ; Democrito Gandolfi, La Mendiante, 1854, marbre, Amiens, Musée de Picardie

Source image 1 : Wikimedia

Source image 2 : Statues de France

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Paul Loiseau-Rousseau, Salem, nègre de Soudan,1897, marbre et bronze, Amiens, Musée de Picardie

Source image : Statues de France

Le premier nom du Dormeur était « Gisant », l’idée étant venue par analogie avec les gisants médiévaux de la collection du Musée de Picardie ; la sculpture de Michel Paysant s’inspire également de la grande figure en marbre de Democrito Gandolfi, La Mendiante (1854), qui porte l’inscription « Je suis émigrante, mère et j’ai un anévrisme au cœur. », présente la Salle de sculptures du XIXe siècle du Musée de Picardie. Parallèle également avec le Salem, nègre de Soudan, sculpture polychrome réalisée par Paul Loiseau-Rousseau en 1897, où les techniques employées sont également mixtes et dont les plis et le traitement de la pose évoquent le Dormeur. Cette œuvre d’art actuel a donc toute sa place aux côtés des autres œuvres classiques en marbre de la salle de sculptures du XIXe siècle du Musée de Picardie, comme des œuvres de Rodin ou à sujets mythologiques.

Marguerite Zion

UPJV – M1 Théories et pratiques artistiques, parcours « esthétiques comparées »

Bibliographie :

Michel Paysant, Dessiner avec les yeux, Paris, Archibooks, 2014

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