La Cloisters Cross (ou croix des cloîtres) du Metropolitan Museum of Art de New-York

Pièce centrale de la collection des Cloîtres, annexe du Metropolitan Museum of Art (MET) de New-York consacrée à l’art et à l’architecture d’Europe médiévale, la Cloisters Cross, ou croix des cloîtres, est passionnante autant pour son histoire que pour sa plastique et son iconographie. Arrivée sur le marché de l’art dans les années 1950 (le MET l’acquiert en 1963), son histoire est une véritable énigme, d’autant plus que son propriétaire d’alors, Ante Topic Mimara, refusera jusqu’à sa mort de révéler la façon dont la croix était parvenue en sa possession, ne facilitant pas le travail des recherches sur les origines et le parcours de la croix. En 1886, Joseph H. Kugler, un immigré hongrois, déclara avoir vu la croix dans les années 1930, alors en possession d’un prêtre local vivant au monastère cistercien à Zirc, dans les montagnes Bakony ; si cette affirmation est probable, elle n’a jusqu’alors pu être confirmée. Quoiqu’il en soit, les recherches des spécialistes ont permis de déterminer que la Cloisters Cross était une production anglaise originale, datant des années 1150-60. On peut également citer l’hypothèse de l’historien de l’art Norman Scarfe : en 1194, le roi Richard Cœur de Lion était prisonnier à Dürrenstein, et l’on demandait une énorme rançon pour sa libération ; celle-ci fut amenée par Samson, abbé de Bury St Edmunds de 1180 à 1212, à qui beaucoup d’éléments constitutifs de la croix semblent le rattacher ; la croix aurait donc pu faire partie d’un des biens du Trésor de l’abbaye qui constituèrent une part de la rançon, et aurait donc été amenée depuis l’Angleterre jusqu’à Mayence (Allemagne) où l’échange eut lieu.

face 1

The Cloisters Cross, v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Metropolitan Museum of Art

La Cloisters Cross est un exemple exceptionnel et rare d’une production de luxe, destinée à un public averti et cultivé en raison de son coût et de la complexité du message véhiculé par le programme sculpté. Réalisée vers 1150-60, de forme latine, elle mesure 57,7 cm de haut pour 36,2 cm de large, présente des médaillons circulaires aux centres et et des panneaux rectangulaires aux extrémités des bras, sur chaque face, héritage de l’art ottoman et anglo-saxon. Notons que la base de la croix et les panneaux inférieurs ont aujourd’hui disparus, certainement suite à un accident durant l’histoire de la croix, sans qu’on sache quand ni comment. Elle est constituée de plusieurs morceaux assemblés via un système d’emboîtements, comme on peut le voir ci-dessous.

partie basse croix

The Cloisters Cross : schéma de la base brisée et reconstitution schématique de la partie inférieure

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

composition de la croix

partie sup médaillon face systeme emboitement

The Cloisters Cross : schéma du système d’assemblage des différents morceaux constitutifs et partie supérieure du médaillon central (envers de la croix)

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

La Cloisters Cross est en ivoire de morse, lui conférant ainsi une légère courbure notamment visible sur les bras et le manche (voir photo ci-dessous). Le choix de ce matériau n’est pas anodin : produit de luxe, très fragile, il nécessite un grand savoir-faire de la part de l’artiste qui le travaille ; au Moyen-âge, l’ivoire était aussi précieux que l’or, et l’on utilisait principalement l’ivoire de morse, celui d’éléphant étant plus difficile d’accès ; l’ivoire revêtait une symbolique sacrée remontant à l’Antiquité où il était par exemple utilisé pour la réalisation de statues de divinités installées dans les temples grecs. Les écrits du IXe au XIIIe siècle, anglais notamment, nous révèlent que les croix en ivoire étaient souvent rattachées à la royauté, parfois aussi à des évêques, et faisaient l’objet de cadeaux ou de dons ; ainsi, les deux seules autres croix médiévales en ivoire qui nous soient parvenues sont celle du roi Ferdinand Ier et de la reine Sancha, et celle de la princesse Gunhild.

courbure

The Cloisters Cross, v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

croix ferdinand et sancha + hhh

Crucifix de Ferdinand et Sancha, v. 1063, ivoire et jais, H. 52cm, l. 34,5cm, Madrid, Museo Arqueologico Nacional

Source image : Museo Arqueologico Nacional

Gunhild Cross, v 1075, ivoire, Copenhague, Nationalmuseet

Source image : american woman in danmark

Si l’ivoire donne à la croix une couleur dorée, on a également trouvé des traces de pigments dessus, par exemple à l’arrière-plan des scènes figurant sur les médaillons ou sur les panneaux rectangulaires, laissant donc deviner que la croix était polychrome à l’origine. Pour différencier l’avant de la croix de son arrière, on se repère aux trous présents sur l’une des face, dans les bras de la croix et sur le bas de la barre verticale, qui indiquent la place de clous qui maintenaient un Christ sculpté en ronde-bosse, probablement aussi en ivoire, et aujourd’hui disparu. On a pendant un temps pensé qu’il s’agissait du Christ du Kunstindustrimuseet d’Oslo, également en ivoire de morse et de la même période ; mais des recherches ont par la suite montré que le Christ était postérieur à la croix, et donc que les deux éléments ne pouvaient être associés.

trous

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

Croix et corpus d'oslo expo year 1200

The Cloisters Cross, v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12 ; Christ Corpus, v. 1170-80, ivoire, H. 19 cm, Oslo, Kunstindustrimuseet (exposition « The Year 1200 », New-York, The Matropolitan Museum of Art, du 12 février au 10 mai 1970)

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

Il faut mettre également en avant la grande qualité d’exécution des figures sculptées : l’artiste s’est en effet attaché à leur donner des positions diverses et variées, des regards expressifs dont les orientations divergent, des vêtements dont le traitement des plis est particulièrement réaliste, tout comme le modelé des visages, le tout rappelons-le, dans un matériau fragile, nécessitant des mains expertes.

détails figures

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

La Cloisters Cross est donc un objet précieux déjà sur le plan plastique et matériel, ayant supposé un certain investissement, que ce soit dans le coût du matériau que le choix de la main-d’œuvre. Mais la Cloisters Cross est également passionnante pour son programme iconographique. Sculptée sur les deux faces et sur les côtés, elle présente près de 92 figures en haut-reliefs et 98 inscriptions en latin, toutes les scènes et inscriptions ayant été choisies de sorte à ce qu’elles correspondent entre elles, dans les deux sens du terme, et de manière à être tournées vers la figure centrale du Christ crucifié aujourd’hui disparue.

Sur la face avant est tout d’abord représenté le long du manche et des bras l’Arbre de Vie, dont les branches élaguées symbolisent la vie ; appliquées à la croix, ces branches taillées rappellent que le sacrifice du Christ amène la vie (la Résurrection) et la rédemption des péchers. Une des plus anciennes représentations que nous ayons sur ivoire d’une croix aux branches élaguées se trouve sur la couverture du Livre de Périscopes d’Henry II (vers 870).

livre de périscopes d'henry 2 - v. 870 - plaque d'ivoire - munich bayerische staatsbibliothek MS lat. 4452

Couverture du Livre de Périscope d’Henry 2 (détail), v. 870, ivoire, Munich, Bayerische Staatsbibliothek, MS lat. 4452

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

Au pied de l’Arbre de Vie, on trouve Adam et Ève, les parents de l’humanité, qui s’y accrochent. Adam, premier homme de l’Ancienne Loi, est la préfigure du Christ, premier homme de la Nouvelle Loi ; c’est la désobéissance du premier qui amène le pécher et la mort, et le sacrifice du second qui permet la rédemption par sa victoire sur la mort ; de la même façon, l’Arbre de la connaissance et le fruit du pécher préfigurent l’Arbre de Vie dont le Christ est le fruit. Enfin, la tradition veut qu’Adam ait été enterré sur le mon Golgotha, là où sera plantée la croix ; lorsque le soldat perça le côté du Christ avec sa lance, le sang de celui-ci coula sur les os d’Adam ; on a ainsi retrouvé des traces de pigment rouge sur les genoux d’Adam. S’il est fréquent dans l’art médiéval de représenter Adam au pied de la croix, il est plus rare de le voir accompagné d’Ève ; un des seuls autres exemples se trouve ainsi dans l’Antiquitates Judaicae (vers 1180).

adam et eve 3

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Initiale I, Antiquitates Judaicae, Zweifalten, v. 1180, Stuttgart, Württembergische-Landesbibliothek, MS Hist. 2° 418, f°3

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

Le long du manche, de part et d’autre de l’Arbre de Vie, on trouve l’inscription « La terre tremble, la mort a vaincu les gémissements avec l’élévation de celui qui était enterré/La vie a été appelée, la Synagogue s’est écroulée dans un vain effort » ; si la source scriptuaire est ici inconnue, il s’agit peut-être d’une allusion à la terre qui trembla au moment de la descente du Christ aux enfers et du Jugement dernier. Dans tous les cas, elle relie la mort du Christ à sa résurrection et à la rédemption d’Adam et Ève, donc de l’humanité. Il en va de même pour l’inscription sur les côtés de la croix : « Chams rit quand il voit la partie intime nue de son père, tout comme les Juifs se sont moqués de la passion du Christ » ; il s’agit ici d’une référence à un texte de l’Ancien Testament, tiré de la Genèse (9, 20-27), quand Chams découvre Noé, son père, ivre et endormi complètement nu, et en rit devant ses frères, passage que l’on met en parallèle avec la Passion du Christ, lorsque les Juifs se moquent du Christ mourant. Ces deux inscriptions sur la face avant et les côtés de la croix sont écrites en larges majuscules, et sont les plus visibles de la croix ; elles proclament le sacrifice du Christ et sa victoire sur la mort, ainsi que les Juifs ont beau s’être moqués du Christ mourant, son sacrifice lui a permis de vaincre la mort et la synagogue, cette dernière étant donc associée à la mort, et par conséquent l’église à la vie.

inscription face

inscription côtés

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

L’Arbre de vie relie les panneaux des extrémités au médaillon central, porté par quatre anges sans ailes ; au centre, la figure de Moïse, le premier prophète, celui qui reçoit la Loi ; il présente de sa main gauche à huit figures (quatre sont des Juifs, reconnaissables à leur chapeau conique, propre à l’iconographie médiévale) un bâton fourchu sur lequel est accroché le serpent d’Airain, celui que Yahvé lui dit de fabriquer pour guérir les morsures des serpents ; symbole de guérison, de renaissance et de connaissance, il fut détruit par la suite en même temps que les idoles que les Israélites avaient adorées. Moïse tient un rouleau sur lequel est inscrit « Ta vie sera comme en suspens devant toi, tu trembleras la nuit et le jour, tu douteras de ton existence. », verset tiré d’un des derniers chapitres du Deutéronome, où Moïse fait son dernier discours aux Israélites, en rappelant le renouvellement solennel de l’alliance entre Dieu et Israël, et les bénédictions ou malédictions qui suivent l’obéissance ou la désobéissance à la Loi de Dieu.

Face 1 centre

The Cloisters Cross (détail), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Metropolitan Museum of Art

Autour de Moïse, se trouvent saint Jean, saint Pierre, et les prophètes Isaïe et Jérémie, qui tiennent également des rouleaux avec des inscriptions tirées des livres qui leur sont attribués, et qui évoquent la montée au ciel du Christ (saint Jean), la promesse de rédemption (saint Pierre), et la colère divine face à l’infidélité de son peuple (prophètes). Placé au-dessus de la statue manquante du Christ crucifié tel un nimbe, le médaillon central rappelle que la venue du Fils de Dieu a été annoncée par les prophètes de l’Ancien Testament, pour permettre, par son sacrifice et sa résurrection, la rédemption des péchers, notamment la désobéissance du peuple juif à la Loi de Yahvé.

médaillon central et inscriptions

The Cloisters Cross (détail), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Metropolitan Museum of Art

Le sacrifice du Christ et sa résurrection sont rappelés dans les scènes des panneaux aux extrémités des bras, qui se lisent dans un certain ordre. Tout d’abord, à droite, sont représentées deux scènes superposées : la déposition, avec Marie et Jean, les clous que l’on retire, le soldat romain. En-dessous, la lamentation, avec le corps du Christ dans un linceul, des personnages pleurant autour (la main au visage). Les symboles de la lune et du soleil (cercles dans le ciel) et la présence d’Oceanus (en bas à droite, avec son flacon), allégorie de la mer, rappellent que le sacrifice du Christ est universel. Au premier plan, à gauche, le prophète Zacharie pleure, tenant dans sa main un rouleau où est écrit « ils pleureront amèrement sur lui comme on pleure sur un premier-né » (Zacharie, 12, 10).

face 1 extrémité droite 2

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

Le panneau inférieur, nous l’avons dit, a disparu. Plusieurs hypothèses ont été émises quant à la scène qui pouvait y être représentée : une descente aux Enfers (les trois jours pendant lesquels le Christ est dans la tombe), qui entrerait bien dans le cycle iconographique des panneaux ; on a également pensé qu’une plaque d’ivoire d’à peu près mêmes dimensions que celles de la Cloisters Cross, acquise par le MET en 1963, avec la scène du Christ devant le grand-prêtre Caiaphas, et qui répondrait à la discussion entre Caïaphas et Pilate présente au sommet de la croix, comme nous le verrons plus loin, aurait pu être la plaque manquante, mais il s’est finalement avéré que non ; enfin, on pense aujourd’hui qu’il s’agirait davantage d’une naissance du Christ, scène que l’on peut retrouver en-dessous d’une crucifixion pour exprimer le début et la fin de la vie du Christ.

panneau inférieur

Plaque au Christ devant le grand-prêtre Caiaphas, v. 1150-75, ivoire,5,6 x 5,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, 63.127

Nativité sous la Crucifixion, Couverture en ivoire d’un livre (détail), Liège, v. 1030-50, Bruxelles, Musées Royaux d’Art et d’Histoire

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

La plaque des gauche représente les saintes femmes au tombeau, venant pour verser de l’eau et de l’huile parfumées ainsi que des aromates sur le corps de Jésus, et qui découvrent les soldats endormis au pied du tombeau, ce dernier ouvert et vide, un ange assis sur le sarcophage ; le rouleau tenu par l’ange dit « Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié » (Marc, 16, 6), le second ange, par son geste et la direction de son regard, indiquant que le Christ est ressuscité.

face 1 extrémité gauche 2

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

La plaque supérieure porte des inscriptions sur ses côtés : « Homme, Christ, Tout-puissant ». L’Ascension est représentée, dans une iconographie que l’on retrouve fréquemment dans l’art médiéval : le bas du corps du Christ s’élevant dans les nuages, au-dessus de Marie et des apôtres, deux anges sortant des nuages, tenant des rouleaux sur lesquels sont inscrits : « Hommes Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? », « Ce Jésus qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu allant au ciel. » (Apôtres, 1, 11)

ascension

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

H229_0014rwf

Ascension, v. 1170, Psautier, Glasgow, University Library, MS Hunter 229, (U.3,2), f°14r

Source image : Library of the University of Glasgow

Sous la plaque supérieure, on trouve une scène assez rare : le débat entre le grand prêtre Caiaphas et Ponce Pilate, sur le texte apposé sur le titulus accroché à la croix ; le premier dit « N’écris pas : Roi des Juifs, mais écris qu’il a dit : Je suis roi des Juifs » (Jean, 19, 21), et le second lui répond « ce que j’ai écris, je l’ai écris » (Jean, 19, 22). Le dit titulus est sous les deux hommes, la main de Dieu sortant d’une coquille à son sommet, et porte l’inscription en grec, latin et hébreux « Jésus de Nazareth, Roi, Confesseur » au lieu de « Jésus, Roi des Juifs ». Bède le vénérable, au VIIIe siècle, explique en effet dans son Commentaire de Luc, que Jésus est le roi des Juifs et de ce fait l’empereur de ceux qui croient et confessent Dieu ; l’historien de l’art Longland a expliqué par la suite que dans la hiérarchie de l’Eglise, le confesseur est celui qui, par sa confiance et sa persévérance, porte le message du Christ sans passer par le martyr. Il s’agit toutefois d’un cas rare, le seul autre exemple d’inscription de ce type que nous ayons pour l’instant étant dans le Psautier et heures de la Vierge datant de 1200-10, aujourd’hui conservé à la British Library de Londres, même si le texte est en alphabet latin. Quoiqu’il en soit, la présence de titulus finit de confirmer la présence d’un Christ sculpté accroché à la croix et aujourd’hui disparu.

face 1 extrémité supérieure 3

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

K003497

Crucifixion et Déposition, Psautier et Heures de la Vierge, v. 1200-10, Londres, British Library, Arundel 157, f°10v

Source image : British Library

Sur l’envers de la Cloisters Cross, sur les manches et les bras de la croix, on a représenté des figures de l’Ancien Testament (sauf celle proche de la base, représentant Matthieu), treize en buste le long du manches, et six entières le long des bras. Les personnages sont identifiables à leurs noms gravés près d’eux ; ils tiennent des rouleaux avec des citations de la Bible, généralement écrites par le personnage qui la porte, et servent d’indicateur de discours. Le dernier, Jonas, est bien évidemment manquant.

Face 2

Face 2 bras inférieur 1

The Cloisters Cross (détail), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Metropolitan Museum of Art

Les panneaux des extrémités représentent les symboles des évangélistes (à gauche le lion de Marc, au sommet l’aigle de Jean, à droite le taureau de Luc, et en bas l’ange de Matthieu, qui manque), également identifiables grâce à leurs noms inscrits à leurs côtés ; Marc et Luc ont la patte posée sur un livre, en référence à leurs évangiles, et le regard tourné vers le médaillon central. L’aigle de Jean tient quant à lui un rouleau où est écrit « Ils verront celui qu’ils ont percé » (Jean, 19, 37) référence au côté percé du Christ, et « aucun de ses os ne sera brisé » (Jean, 19, 36), référence au fait que, si les deux larrons ont eu les os des jambes brisés, ce ne fut pas le cas du Christ.

face 2 extrémité droite 2

face 2 extrémité gauche 2

face 2 extrémité supérieure 3

The Cloisters Cross (détails), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Cloisters Cross : its art and meaning

Le médaillon central est porté par des anges, et accueille en son centre l’Agneau mystique, dont le cœur est percé par la lance qu’une allégorie de la synagogue, à gauche, les yeux cachés par un voile, se détournant de l’Agneau, et portant un rouleau où est écrit « Maudit est quiconque est pendu au bois » (Galates, 3, 13) ; l’Agneau blessé se tourne vers l’ange à sa droite, dont le rouleau dit « regarde, ne pleure pas […] l’agneau qui a été immolé est digne de recevoir la puissance […] et la louange » (Apocalypse, 5, 5-12), en réponse à la figure en pleurs de saint Jean, sur le rouleau duquel on peut lire « et je pleurai beaucoup » (Apocalypse, 5, 4) ; est également représenté le prophète Jérémie, dont le rouleau dit « J’étais comme un agneau familier qu’on mène à la boucherie … retranchons-le de la terre des vivants » (Jérémie, 11, 19). est également représenté un personnage non-identifié, qui « flotte », peut-être un moine si l’on en croit son habit et sa capuche. On notera qu’il est intéressant que l’ecclésia n’ait pas été représentée dans cette scène, alors qu’elle est souvent un pendant à la synagogue dans l’iconographie médiévale.

Face 2 centre

The Cloisters Cross (détail), v. 1150-60, ivoire, H. 57,7 cm, l. 36,2 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, inv. 63.12

Source image : The Metropolitan Museum of Art

La Cloisters Cross présente donc un programme iconographique, qu’il soit imagé ou textuel, très important, riche en références bibliques, toutes coordonnées entre elles dans le seul but de mettre en avant le sacrifice du Christ, son annonce et ce qui en suit. Il faut également insister sur le fait qu’un tel objet, par la préciosité de la matière employée pour le concevoir, par la complexité des formes et le talent avec lequel elles ont été réalisées, ainsi que par la complexité du contenu intellectuel, n’était pas destiné à n’importe qui ; outre un coût financier important, la compréhension du message véhiculé par le programme iconographique nécessitait une grande culture : savoir lire, bien sûr, le latin, mais aussi le grec et l’hébreux, connaître particulièrement bien les textes bibliques ainsi que les commentaires des textes bibliques de sorte à être capable de comprendre les références mises en avant, et donc le sens même de cette croix. La Cloisters Cross est donc un chef-d’oeuvre, artistique mais également intellectuel, qui ne connaît à ce jour aucun équivalent dans l’art médiéval.

Thérèse Kempf

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

Barbara Burn, Masterpieces of The Metropolitan Museum of Art, New-York, The Metropolitan Museum of Art, 2006

Peter Barnet, Nancy Wu, The Cloisters, Medieval Art and Architecture, New-York, The Metropolitan Museum of Art ; Ne Haven and London, Yale University Press, 2005

Elizabeth C. Parker, Charles T. Little, The Cloisters Cross, its art and meaning, New-York, The Metropolitan Museum of Art, 1994

The Metropolitan Museum of Art, Europe in the Middle Ages, New-York, The Metropolitan Museum of Art, 1987

Bonnie Young, A walk through the Cloisters, New-York, The Metropolitan Museum of Art, 1979

Konrad Hoffman, The Year 1200, A centennial exhibition at The Metropolitan Museum of Art, 12 février – 10 mai 1970, cat. Exposition, New-York, The Metropolitan Museum of Art, 1970

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