Féminisme et performance : VALIE EXPORT – Aktionshose : Genitalpanik

Waltraud Lehner est née en 1940 en Autriche, elle prendra plus tard, en 1967, le pseudonyme de VALIE EXPORT. La photographie ici présentée fait partie d’une série de photos réalisée par Peter Hassmann. Ces photographies servent d’archives à la performance que VALIE EXPORT réalisa dans un cinéma munichois en 1968. Il est important de rappeler qu’elle est une femme dans un monde artistique qui est principalement dominé par les hommes. VALIE EXPORT est l’une des précurseurs de l’art féministe, elle fut cependant longtemps négligée par l’histoire de l’art. Les années 60-70 sont une période d’émergence du féminisme et de l’art féministe. De nombreuses femmes s’attellent à ce genre de représentations ou performances, avec pour la plupart cette même volonté qu’EXPORT de vouloir fixer leurs performances dans le temps.

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VALIE EXPORT, Aktionshose : Genitalpanik, 1969, tirage offset sur papier, 69,8×49, 8, photographie de Peter Hassmann, Centre Pompidou, Paris

L’oeuvre présentée soulève de nombreuses questions. En effet, la notion du regard revêt différents aspects ici. D’abord, l’oeuvre est une réduction à la condition féminine des années 60. Ici la notion du regard peut se porter sur la vision de la femme et de son corps, dans une société encore réticente à laisser les femmes s’exprimer autant que les hommes, surtout dans le monde artistique.  Plus généralement la notion du regard se pose sur la réception de cette oeuvre provocante, et le regard de l’homme sur une telle performance.

La performance de VALIE EXPORT s’est déroulée dans un cinéma munichois, en 1968. Elle consistait à entrer dans cet endroit, armée d’une mitraillette. L’une des salles du cinéma diffusait alors un film pornographique et était occupée par une majorité d’hommes. VALIE EXPORT était habillée de vêtements en cuir, son pantalon était ouvert à l’entre-jambe, laissant apparaître son sexe. L’artiste pointa avec son arme, tous les hommes présents dans la salle, s’écriant qu’un véritable sexe était à leur disposition. VALIE EXPORT est une artiste qui se questionne sur les liens entre la construction du genre, ici le genre féminin et le système médiatique. Sa performance Genitalpanik témoigne de cela. Comme nous l’avons vu, la performance consistait à entrer dans un cinéma munichois lors de la diffusion d’un film pornographique, en exposant ses parties génitales. Cette performance montre l’implication de l’artiste quant à la défense de l’image de la femme, telle qu’elle est exposée dans les médias ou dans le cinéma. Il s’agit ici de dénoncer la vision que la société a de la femme, qu’elle considère aisément comme objet sexuel, assujettie à l’homme, faible et passive. Ce refus de « l’objectalisation » féminine, comme le cite Julie Gauthier, n’est pas présent que dans la performance Genitalpanik. Elle avait, quelques années auparavant, réalisé un tatouage de jarretelle sur l’une de ses cuisses, afin de jouer sur le fétichisme que les hommes accordent au corps féminin. En résumé, Genitalpanik est une critique sociale et politique. VALIE EXPORT veut casser les règles établies, briser les modèles sociologiques afin de provoquer un nouveau comportement social.

Tous ces travaux sont un moyen pour elle de s’interroger sur la place de la femme dans cette société patriarcale européenne d’après-guerre. Pour aller encore plus loin dans son travail, en 1967, VALIE EXPORT va abandonner le nom de son père et de son époux, défiant une fois encore les règles établies par la société. Par cette action VALIE EXPORT n’entend plus exister au trabers du nom d’un homme. Ce pseudonyme est aussi la représentation d’un mythe pour VALIE EXPORT, celui de l’auto-construction en tant qu’artiste à part entière. Elle choisit VALIE pour la connotation féminine que ce mot apporte et EXPORT en référence à une marque de cigarette, Smart Export. Cette marque de cigarettes était bon marché et très répandue chez les hommes. Ce nom a donc une connotation machiste et virile. En l’adoptant, VALIE EXPORT remet en question l’idée de virilité de l’homme que la femme peut aussi s’attribuer à elle-même. Il s’agit vraiment ici de casser les codes d’une société qui assimile l’homme à la virilité et la femme à la fragilité.

Dans Genitalpanik, VALIE EXPORT utilise des vêtements en cuir, ces vêtements sont typiquement masculins, comme le jean et la veste en cuir. Elle est coiffée de manière peu conventionnelle. Comme on peut le voir sur les photographies, elle est armée d’un fusil avec les jambes un peu écartées, il s’agit d’une posture très masculine, très virile. Elle se représente donc en tant que femme puissante, passant au-dessus des codes de la société, remettant en question les stéréotypes qui règnent, comme la passivité et la faiblesse de la femme. Avec Genitalpanik, elle veut qu’en tant que femme on puisse affirmer sa puissance. La performance permet d’utiliser la femme en tant que sujet et non en tant qu’objet puisque c’est elle qui détient le pouvoir ici, l’arme, donc le rôle principal. Ces éléments sont à prendre en compte pour comprendre le but de son oeuvre, le but de la remise en question du genre. Au final, la place de la femme est subjective. Elle n’est pas forcée de s’enfermer dans des stéréotypes, vestimentaires, sociaux ou moraux. VALIE EXPORT montre que si la femme le désire elle peut aussi se questionner sur sa place et décider librement d’en changer.

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VALIE EXPORT, Aktionshose : Genitalpanik, 1969, photographie de Peter Hassmann

De nombreuses femmes dans les années 60-70 sont attirées par la performance. Il est plus aisé pour elles de se faire entendre par l’action. De plus,  la performance est une action artistique qui n’est pas soumise aux contraintes conventionnelles et aux protocoles des autres productions artistiques, telles que la peinture ou la sculpture. Les femmes se sentent libres de créer. Chéri GAULK, performeuse féministe, disait : « la performance nous a fait découvrir une forme d’art jeune, dépourvue des traditions des la peinture ou de la sculpture, dépourvue de traditions régies par les hommes« .

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Cheri Gaulke, This is my body, performance, 1982

Outre la création libre, les artistes trouvent aussi dans la performance un moyen d’agir violemment afin d’exprimer ce qu’elles ont à dénoncer. Pour la plupart d’entre elles comme pour VALIE EXPORT, il s’agit d’extérioriser la colère qu’elles ressentent au sujet de la hiérarchie des genres. Judy CHICAGO, autre performeuse, disait à ce sujet : « la fureur peut alimenter la performance d’une manière que n’autorise ni la peinture ni la sculpture« .

VALIE EXPORT utilise son corps comme base dans son travail. Dans Aktionshose : Genitalpanik, elle utilise son corps de femme pour aborder la question de l’identité féminine. Le fait de produire des oeuvres féministes fait de son genre de femme la matière de son art. En utilisant son corps, elle veut dépasser les limites imposées par la société et affronter directement le public. Cette confrontation et la mise en scène sont importantes pour elle. Comme elle le montre dans Aus der Mappe Der Hundigkeit (1968), lorsqu’elle promène Peter Weibel en laisse dans le centre-ville de Vienne.

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VALIE EXPORT, Aus der mappe der hundigkeit, performance, 1968

Son corps est pour elle une sculpture vivante qui est maniable. Par ses nombreuses performances, VALIE EXPORT entend jouir pleinement de son corps de femme, le soumettant à son seul désir. VALIE EXPORT soumet son corps à des épreuves de violence physique et psychologique. Dans Aktionshose : Genitalpanik, son corps est en confrontation directe avec les spectateurs, chose d’autant plus marquée par le fait qu’elle clame que ses parties génitales sont à leur disposition. Son corps est mis en danger, il n’est plus enfermé dans ses vêtements de femme et en sécurité dans son rôle de second de l’homme. Elle agit de façon à montrer ce qu l’on ne montrait pas, cette partie du corps tant convoitée mais cachée. VALIE EXPORT entend changer le regard sur le corps féminin. Dans sa performance Eros/ion réalisée en 1971, son corps de femme nue est mis à mal lorsqu’elle se roule à terre sur du verre pilé.

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VALIE EXPORT, Eros/ion, performance,1971

Dans la performance, pour elle, le corps existe dans son rapport au risque, à l’action. Elle veut retirer le corps féminin du cloisonnement qui lui a été donné dans l’histoire de l’art et qui perdure, elle refuse le corps idéalisé et de la muse.

Elle disait : « J’ai senti qu’il était nécessaire d’utiliser le corps de la femme pour créer de l’art. Je savais qu’en étant nue, j’allais profondément intriguer le public. Il n’y avait là aucun désir pornographique ou érotico-sexuel impliqué ». Son corps est un support artistique et un moyen d’attirer le regard. On remarque dans le cas de Genitalpanik que son sexe de femme est mis en valeur, et plus généralement que son corps de femme est exposé, maltraité et touché lors de ses performances.

Les performances de VALIE EXPORT ont une réelle portée provocatrice. Très tôt, elle veut que ses œuvres amènent une réaction de la part du spectateur plutôt qu’une simple contemplation de l’oeuvre. Par ailleurs, on peut voir que son travail ne revendique aucune esthétique particulière. Elle refuse l’esthétique car, pour elle, cela pourrait diminuer la force du propos énoncé dans son oeuvre.

A la fin des années 1960, VALIE EXPORT renonce aux musées et aux galeries, qu’elle trouve trop conservateurs pour ses œuvres, qui sont, elles, plus expérimentales. Elle fait donc le choix de présenter ses performances dans la rue, dans un environnement du quotidien ; à son goût cela a beaucoup plus d’impact sur le spectateur. Elle adresse son oeuvre à des spectateurs non avertis qui sont surpris par l’agressivité de ses actions. Cela est vraiment traduit dans Aktionshose : Genitalpanik.

VALIE EXPORT, dans Genitalpanik, cherche à détourner le regard des hommes en affichant une autonomie physique, sexuelle et intellectuelle. Elle dira d’ailleurs dans une interview (interviewée par Ruth Askey à Vienne en 1979 pour High performance) qu’elle s’arrêtait à chaque rang, et que les spectateurs du rang se levaient lentement et quittaient la salle. La provocation réside aussi en ce geste, l’intimidation du sexe masculin au moyen d’une arme et d’une nudité apparente. En effet, les gens étaient mal à l’aise face à sa tenue, à son arme et à la violence de l’action. Cela renforce l’idée qu’elle se fait de la femme puissante.

Son corps est l’objet qui sert à son discours, son oeuvre est jugée agressive et traitant de tabous de la société. VALIE EXPORT cherche à être directe et radicale. La provocation et le choc du spectateur est pour elle un bon moyen de l’être. L’artiste disait : « mon sexe vous regarde, mes seins vous aveuglent« .

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VALIE EXPORT, Tapp und Tastkino, performance, 1968

VALIE EXPORT, en montrant son sexe dans Genitalpanik, tente de montrer qu’elle ne se considère pas à sa place lorsqu’on la juge seconde de l’homme. Ou encore, lorsqu’elle montre ses seins dans Tapp uns Tastkino, elle entend détourner le regard du public et plus particulièrement de l’homme en exposant avec violence ses attributs de femme.

Le but de VALIE EXPORT, au travers de Genitalpanik, est de toucher et de critiquer « le regard du spectateur masculin ». L’oeuvre a pour but d’amener à un nouveau comportement social, considérant que le comportement et les pensées inscrites dans la société de l’époque ne sont pas une réalité, mais seulement une invention humaine. « L’identité de la société est construite par tout ce que la mémoire lui offre » disait VALIE EXPORT. La femme est rangée à la place péjorative du second sexe, du sexe faible, du fait qu’il en a toujours été ainsi. Cela dit, cette « mémoire » ne montre en rien qu’il s’agit de la véritable place de la femme qui, pour les artistes féministes et les féministes en général, doit être considérée au même titre que l’homme, comme son égal. L’oeuvre est provocatrice, laisser apparaitre son sexe à la vue du public n’est pas anodin. La performance comme la photographie peut être considérée comme dérangeante, l’artiste offre symboliquement son corps qu’elle ne considère pas comme un objet, à l’homme qui lui pense le contraire. Nous pouvons en comparaison parler d’Orlan qui avec sa performance « Baiser de l’artiste » en 1977 offrait lui aussi symboliquement ce que l’homme attend de la femme. Son corps et ses attributs de femme, étant pour l’homme une femme objet, bonne ménagère, capable de satisfaire ses envies. Cette oeuvre est une revendication de l’artiste en faveur du sexe dit faible.

En conclusion, l’oeuvre tend à critiquer le phallocentrisme de la société et la misogynie qu’exerce l’homme sur la femme. Pour cela, elle attire le regard de cette société et de l’homme en particulier sur un corps qu’elle ne considère pas comme un simple objet. L’importance du regard et de la vision est partout dans cette oeuvre. L’artiste aborde d’abord la question de la vision de la femme et de son identité dans la société. Elle attire ensuite, par ses performances, le regard des spectateurs, pour enfin réussi à détourner le regard masculin sur la femme puissante qu’elle est. Il y a au travers de cette performance une critique donnée par VALIE EXPORT au sujet de l’homme et de la société qui vise à enfermer la femme dans sa condition de « seconde ». L’utilisation de vêtements n’étant à l’origine par faits pour une femme, suscite une fois encore une nouvelle vision et un nouveau regard de l’homme sur le corps féminin. Oeuvre fondamentale de l’engagement féministe, la performance de VALIE EXPORT engage pleinement le corps, l’exposant et le montrant comme ce qu’elle veut qu’il soit. Cette volonté est partagée par les féministes contemporaines d’EXPORT. Il ne faut pas oublier que le féminisme d’aujourd’hui n’est pas le même que dans les années 60-70. Le féminisme actuel est la suite logique des actions menées par les féministes et les artistes féministes dans les années 60-70. Il ne faut pas oublier que VALIE EXPORT a sans cesse expérimenté de nouveaux médiums. Il est intéressant de voir avec quelle dextérité elle manipule aussi bien la vidéo, que la performance ou la photographie. VALIE EXPORT est une artiste avec beaucoup de ressources et qui par la performance joue de son corps et de son genre pour dénoncer ce qui la touche le plus, la condition féminine de son époque.

Celine RIGAUT, en collaboration avec Marion TROUSELLE

UPJV – L3 Histoire de l’art

Bibliographie :

V. Bouruet-Aubertot (2003), Performances, VALIE EXPORT, Beaux-Arts magazine, n°234

S. Delpeux (2012), L’art en image, image de l’artiste, Art presse, n°24, p. 36-40

P? Schimmel, Art of actions, between performances & object 1949-1979, cat. expo. The Museum of Contemporary art of Los Angeles, 1998, Los Angeles, Thames & Hudson

J. de Loisy, Hors limite : l’art et la vie; 1952-1994, cat. expo, 9 novembre 1994 – 23 janvier 1995, Paris, 1994, 2ditions Centre Pompidou

Webographie :

http://www.mamco.ch/artistes_fichiers/E/export.html

http://www.fca-fr.com/evenements/archives-2003/archive-valie-export

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